Auteur : Émile Zola
Date : 1878
Source d’inspiration : Les gougeâtreries d’un mauvais amant
Genre : Pastiche osé
Titre : Hélène Granjean cède aux assauts du docteur Henri Deberlé

Mise en contexte du pastiche

Hélène apprend que son amie Juliette, l’épouse d’Henri l’homme qu’elle aime, envisage de tromper son docteur de mari avec un gigolo de son entourage. Ce bellâtre a restauré un petit appartement pour en faire un nid d’amour. Il y attendra Juliette telle après-midi de fin d’hiver. Dans un moment d’égarement, Hélène avise anonymement Henri du rendez-vous galant de son épouse. Pétrie de remords le jour fatidique, elle se précipite dans la garçonnière que Juliette et son soupirant abandonnent immédiatement. Quand Henri arrive, c’est Hélène qu’il découvre, stupéfait. Imaginant qu’elle a inventé le stratagème pour se retrouver seule avec lui, il devient entreprenant et Hélène qui ne peut lui avouer la vérité cède de plus ou moins bon gré à ses avances.

Justifications du pasticheur

 Une page d’amour  est le huitième volume de la série Les Rougon-Macquart, publié en 1878. De premières excuses à Zola, mais disons-le tout de suite : c’est une lecture d’un ennui absolu, d’une ringardise d’un autre siècle. Entendons-nous, la langue est évidemment magnifique, la narration parfaitement menée, l’étude du caractère des personnages magistrale. Mais quelle histoire tristounette et décourageante ! Quels personnages constipés ! ! !

Hélène Granjean, à peine la trentaine, est une beauté époustouflante, veuve et mère d’une fillette de 12 ans, Jeanne. Elle n’a jamais connu la volupté et l’on se demande comment elle a bien pu concevoir sa fille avec Charles, son défunt mari… baiseur… de pieds1. Ladite Jeanne est maladive et vient bien près de mourir quand entre dans l’histoire, au début du propos, un jeune, bon et beau docteur, Henri Deberlé, un homme riche, une sommité médicale.

Et l’amour nait et croît peu à peu entre ces deux nobles et magnifiques créatures au terme d’une année et demie de promiscuité presque quotidienne. Et (n’en déplaise à Voltaire ricanant « Le secret d’ennuyer est celui de tout dire. ») Zola nous dit tout, mais alors là tout, de la naissance de cet amour platonique de chez Platon. Rien d’un coup de foudre, ça dure, ça dure et ça dure encore : coup d’œil déclencheur du docteur sur un châle qui glisse sur la gorge de la dame, page 232, regards plus appuyés échangés au pied d’une escarpolette d’où vient de chuter Hélène, page 73. Abrégeons. Il va lui susurrer « Je vous aime, ô ! je vous aime ! » page 165. Elle va lui avouer « Ah, je t’aime ! », page 221. 

Finalement, ils vont s’aimer pour vrai, – lire « bibliquement » – un peu par hasard, après un laborieux chassé-croisé à la Marivaux, page 359. (« 359 » ! compris, là !) Une histoire de quelques heures. Reste que les amants d’une après-midi n’auraient pas dû se donner ce peu de joie (?) que la pauvre Hélène va payer horriblement cher. Les cent dernières pages du livre vont nous décrire la fin interminable de Jeanne, fillette tyrannique qui ne supporte pas l’amour répréhensible de sa mère et se laisse mourir pour bien la punir d’avoir fauté. 

L’histoire est d’autant plus lamentable que les quelques heures coupables vécues par les amants d’un jour sont en fait un fiasco – question libido – pour la dame. « Jamais ils ne s’étaient moins aimés que ce jour-là », d’évaluer Hélène, amante inassouvie, en quittant leur nid d’amour. Et l’on s’interroge : qu’a-t-il pu se passer dans cette chambre qui ait tant déçu l’héroïne ?

Nous avions lu ce bouquin, adolescent, il y a des lustres, frustré par cette volonté de l’auteur de nous priver de quelques informations qui eussent pu nous permettre de mieux comprendre la déception de son héroïne. Il nous semblait qu’après avoir peiné durant 359 pages à regarder jusqu’à plus soif l’amour se développer entre le toubib et sa sculpturale dulcinée, le lecteur aurait pu être récompensé de son investissement par un Zola qui en dît un peu plus sur la consommation de l’interminable montée en puissance du désir chez ses personnages. C’est alors que nous avions jugé que des explications « manquaient » à la narration et qu’un jour, peut-être, nous pourrions imaginer d’y suppléer. Et, pourquoi pas, d’en faire autant avec quelques autres chefs-d’œuvre de la littérature.

Nous tenterons donc ici de faire œuvre d’information, mais, après avoir relu in extenso Une page d’amour, avouons que notre enthousiasme à le faire est limité. Nous nous acquittons en quelque sorte d’un devoir de reconnaissance. Hélène, la mal baisée, Henri, son amant maladroit et Zola, le « taiseux », nous ont provoqué et inspiré à écrire ce livre. Nous leur devions bien quelques pages. 

Tout nu, je suis moins bien élevé qu’en habit.

 Pierre Louÿs

UNE PAGE D’AMOUR

(Avec nos excuses à Émile Zola)

HÉLÈNE GRANJEAN CÈDE AUX ASSAUTS DU DOCTEUR HENRI DEBERLÉ

Abandon du texte original à : Alors, comme prise d’un besoin de sommeil, elle s’abattit sur l’épaule d’Henri, elle se laissa emporter3.

AJOUT

La petite chambre où il la conduisit n’avait pour tout mobilier qu’un vaste lit qui en occupait tout l’espace. Hélène eut très chaud dans les bras qui la portaient, les sens enflammés sous les baisers dont le docteur la couvrait. Ils touchaient ensemble au but qu’une année et demie de chassés-croisés amoureux et d’un irrésistible rapprochement leur destinait. Elle hésitait à s’en réjouir, prise entre la tentation de la volupté et l’appréhension de briser quelque chose d’important en renonçant à sa rassurante chasteté. 

Elle s’accrochait des deux mains aux épaules de cet homme, comme s’il la sortait d’eaux où elle se fût noyée. Ils allaient s’aimer comme elle n’avait jamais aimé. Le désirait-elle vraiment, maintenant que l’heure en était venue ? Il lui paraissait bien que oui, mais il lui semblait aussi manquer d’audace, d’imagination et de confiance en elle-même pour agir comme une maîtresse le doit à l’heure de se donner à l’être chéri. Saurait-elle offrir à Henri – ou lui laisser prendre – le plaisir qu’il attendait de leur union charnelle ? Où les mènerait cette fièvre qui les poussait à faire tomber toutes barrières de convenance et de pudeur entre eux ? Par quel chemin bien inconnu allait-elle devoir passer ? Autant d’incertitudes au moment crucial de voir se briser l’équilibre heureux de sa vie de femme…

Le docteur la déposa sur le couvre-lit mordoré et se recula pour la mieux regarder comme s’il ne croyait pas qu’elle fût là, couchée et sans défense devant lui. Elle remarqua qu’il tremblait comme si, à sa différence à elle, il avait froid. Un réflexe de pudeur assaillit Hélène, un moment incapable de fixer l’homme qui l’avait menée jusqu’à ce moment de reddition totale de sa volonté. Elle ferma les yeux, moins sereine ou langoureuse que circonspecte et attentive. La novice en amour n’ignorait pas que sa robe et ses jupons s’étaient retroussés quand il l’avait laissée choir sur le lit, découvrant ses mollets nus de marbre grec. 

Interdite devant l’évolution inattendue de la situation, Hélène ne savait réagir avec le tranquille discernement qui la guidait d’ordinaire. Les mêmes pensées contradictoires ne cessaient de l’assaillir. Certes, elle voulait plaire au médecin, mais ne savait comment lui céder, comment descendre de ce piédestal d’où, sa vie de femme durant, elle avait constaté le désir des autres – et celui d’Henri tout particulièrement – sans jamais s’y soumettre. Ignorante de toute pratique voluptueuse avec autrui, elle doutait d’elle, craignait de mal faire, de décevoir, de ne point être à la hauteur des désirs de cet homme qui allait devenir son amant. 

Elle aurait voulu mieux se préparer au don qu’elle allait faire de sa chair presque vierge. Son ventre, ignorant de tout scrupule, réagissait plus vite que son esprit. Un sourd et invincible désir de volupté lui montait des entrailles et la grisait. Elle sentait une embarrassante humidité moitir son entrejambe et répugnait à exhiber ainsi au docteur, ce professionnel de l’anatomie humaine, le désir coupable qu’à cet instant elle avait de lui. Son corps avouait ce que son cœur hésitait à admettre : elle avait envie d’Henri, de ses mains sur elle, de son sexe dans le sien. Elle sentait qu’il lui fallait vivre avec intensité les moments à venir en oubliant tout le reste. Cet homme pouvait bien la prendre, elle ne lui opposerait aucune résistance. Elle l’aimait. Mais, l’interrogation ne la quittait pas, comment franchir l’immense obstacle de leur pudeur à tous deux et de son propre manque d’expérience et d’assurance qui la faisait douter de la légitimité d’accomplir ses désirs ? 

Et lui ? Savait-il aimer ? Ses mains de médecin se laisseraient-elles aller à caresser ? Ne devait-elle que l’attendre et espérer être heureuse sous son empire ou le provoquer, lui montrer l’envie qu’elle avait de lui ? Hélène se sentait vaine, mal à sa place, désorientée. Elle se rappelait avoir connu un anéantissement semblable en communiant à ses huit ans, dans l’église de son enfance. Elle faisait face au prêtre, à genoux, sans oser lever les yeux sur l’officiant, inquiète et anxieuse de faire, pour la première fois, ces gestes dont les autres autour d’elle s’acquittaient comme d’une routine.

Un réflexe de gêne lui faisait maintenir ses jambes serrées, même si, enfoncée dans le moelleux des coussins sous elle, un apaisant bien-être la gagnait peu à peu. Henri se taisait, elle n’entendait de lui que sa respiration saccadée. Le sentiment lui vint qu’elle errait en restant immobile devant lui, que ce relent de pudeur qui l’habitait encore n’était plus de mise. Elle prit sur elle de se détendre et releva lentement un genou. Elle sentit les linges qui lui couvraient les jambes descendre sur sa cuisse et ne fit pas un geste pour les retenir. Prête à agir mais ne sachant que faire, elle ouvrit grand les yeux et se surprit de découvrir le docteur, pâle comme un suaire, agenouillé au bout de l’immense lit. Voyant qu’elle le regardait, il balbutia : « Hélène, ô, mon amour, enfin nous voici l’un à l’autre ! Mon Dieu que nous allons être heureux ! »

Les mouvements désordonnés, il finit par saisir dans ses longues mains fines ses deux pieds de neige qu’il baisa avec effusion. Ce fut comme un signal dans l’esprit embrumé d’Hélène. Un « non ! » violent tonna au plus profond d’elle-même. Elle eut comme l’impression d’entrer dans un tunnel sombre et familier débouchant sur un gris cul-de-sac. Non ! Ô non ! Son fol amour aussi répréhensible qu’incontrôlable ne se limiterait pas cette fois à du baisage d’orteil ! D’autant qu’elle venait de traverser une ruelle boueuse et craignait d’en garder quelque souillure aux pieds. Elle revit Charles, son défunt mari, en chemise de nuit, un bonnet sur la tête, à quatre pattes devant ses pieds, léchant compulsivement la chair cachée entre ses menus orteils en se frottant le ventre sur le bord de leur grand lit. L’amour ne pouvait être que cela. Ce temps sans émoi ni chaleur était révolu. Quitte à pécher, il fallait qu’elle péchât, qu’ils péchassent ensemble, comme il fallait pécher quand on se donne par pur amour, sans penser aux conséquences de ses actes. Henri semblait hésiter à prendre ce qu’elle se savait prête à le laisser posséder. Il lui fallait l’aider, l’amener à elle, lui montrer qu’après l’avoir si longuement repoussé, elle s’offrait désormais tout entière à lui. Alors elle goûta un bonheur infini à ne plus lutter. Pourquoi donc se serait-elle refusée davantage ? N’avait-elle pas assez attendu ? Elle leva l’autre genou.

Henri dodelina de la tête, se dressa debout devant elle et lui prit les deux mains, l’air d’un animal soumis. Il fixait ses jambes et, le sang d’un coup monté au visage, les bras ballants, la mine coupable d’un enfant pris en faute, lui sembla curieusement inoffensif. Une autre fois, elle se surprit du tremblement qui l’agitait et c’est elle qui l’attira à lui, comme pour le sécuriser de sa force de femme grande, pure et superbe. Il s’abattit à ses côtés, inerte, pesant de tout son poids sur le lit, la tête collée à la sienne. De l’humidité sur la joue d’Hélène lui indiqua qu’il pleurait. Elle s’en émut plus que de tout autre geste ou caresse qu’il eût pu alors porter sur elle. Elle sentit un nouvel afflux en son intimité mouillée trahissant plus que jamais le besoin qu’elle ressentait de se donner. À cette minute elle fut certaine du plus profond d’elle de bien agir en se livrant sans vergogne à lui. C’était assez, elle voulait vivre. Pourquoi attendre ?

Il ne bougeait plus que par quelques tremblements compulsifs. Hélène sentit qu’elle devait faire le premier pas de leur marche nuptiale. Un mur l’avait toujours séparée d’Henri qui les empêchait de véritablement se connaître. Elle allait l’abattre. Il fallait que la statue devînt humaine et que l’être de chair devant elle cessât de la croire inaccessible. Fini le temps de la platonique tendresse. Désormais décidée à tout, la beauté sculpturale se leva en silence et, sans quitter un instant des yeux celui qu’elle aimait, entreprit de dénuder son corps semblable à celui de l’Aphrodite au coquillage de Botticelli. 

L’orage n’avait pas cessé et l’on entendait la pluie ruisseler sur les toits voisins. Les vêtements d’Hélène gardaient l’humidité de l’ondée qu’elle avait affrontée. Elle s’en débarrassa à gestes lents, les entassant avec soin près d’un des oreillers du lit. Une grande détermination l’animait qui la rendait sûre de ses mouvements, appliquée, presque sereine. Henri s’était levé au premier châle glissant de ses épaules et, retenant son souffle, la fixait d’un regard intense. Lui, dont elle avait toutes les raisons du monde de connaître le sang-froid parfait, ne put s’empêcher de gémir quand elle s’extirpa de son dernier linge. 

Nue, elle posa devant lui, déesse indiciblement majestueuse, belle et tranquille. Bouche bée, sans voix, il tomba à genoux à ses pieds. Elle eut de nouveau crainte qu’il se prosternât sur ses orteils. Alors, sans qu’il eût à le lui demander, elle tourna à gestes lents sur elle-même, lui dévoilant toutes les faces de son corps. Les mains à la tête, elle défit l’épais chignon de ses cheveux couleur d’or bruni qui tombèrent en une cascade de lourdes volutes sur ses épaules. Affichant jusque-là l’air sérieux et réfléchi d’une image sainte, elle cherchait maintenant son regard et risqua une esquisse de sourire amoureux quand leurs yeux finirent par se croiser. Elle se soumettait à lui, à la fois chaste et impudique, retenue et offerte. Ô ! disparaître dans une étreinte, elle allait vivre en une minute tout ce qu’elle n’avait pas vécu ! Elle n’avait jamais désiré Henri autant qu’à cet instant. Elle ne l’aimerait plus à ce point de sa vie entière.

Tout ne pouvait plus qu’être simple et harmonieux entre les deux amants. Cela n’allait pas l’être. Ne leur restait qu’à se donner intensément l’un à l’autre en s’enivrant de leur félicité si longuement attendue. Leur duo d’amour ne se déroulerait pas ainsi. Henri n’avait plus qu’à être tendre. Il ne le serait pas. 

La vision d’Hélène nue le rendit fou. Le visage bouleversé par la passion, il se leva d’un trait et entreprit à son tour de se déshabiller. Lui d’ordinaire si calme procéda à gestes hâtifs, envoyant chaussures, cravate et beaux habits aux quatre coins de la chambrette. Le voyant faire, la superbe femme esquissa un sourire mutin. Elle n’aurait pas détesté qu’il lui demandât de l’aider à se dévêtir. Au point qu’elle atteignait dans l’abandon de sa pudeur, elle se sentait prête à vivre avec curiosité et intensité toutes les phases de leur union tant repoussée, tant attendue, même les plus osées, même les plus licencieuses. 

Jamais Hélène n’avait vu d’homme nu. Le sexe mâle lui était aussi inconnu que l’éléphant africain. Cette nuit de pleine lune où feu son mari et elle avaient conçu Jeanne, la toute jeune épousée qu’elle était dormait, Charles couché derrière son dos. Elle s’était réveillée en le sentant venir en elle, sa longue robe de nuit de satin rose remontée sur ses reins dénudés. Aux hasards de ses mouvements nocturnes, elle reposait en chien de fusil, genoux rejoignant presque sa poitrine, croupe saillante vers son compagnon. Le soir précédent, elle lui avait dit être dans sa période féconde et ils avaient évoqué ensemble, à paroles mesurées, l’hypothèse de faire un enfant. Apparemment l’idée avait fait son chemin durant la nuit dans la seule tête de Charles. Elle avait tourné son regard vers lui dans la lumière opalescente inondant leur couche. Saisi comme un gamin volant quelque sou dans la bourse de sa mère, il avait fondu en elle puis s’était ratatiné en sortant de son corps, larmoyant, balbutiant de vagues excuses. Elle ne lui avait rien dit, ne s’était pas levée, songeuse, gardant en elle la semence de son époux. Un enfant ? Après tout pourquoi pas ? Le lendemain au matin, elle avait découvert trois gouttes de sang dans leurs draps.

Cette fois, elle se savait aboutir à ce moment magique où les plus raides vertus se révèlent accessibles, où les vierges les plus prudes deviennent intrépides. Parvenue à l’apogée de l’interminable progression de son désir, elle voulait découvrir, de façon toute simple, naturelle, presque ludique, le corps de l’homme qui allait l’amener à la jouissance. La tête dans sa chemise, les gestes désordonnés, ses deux bras de chaque côté des oreilles, Henri s’escrimait alors à enlever son dernier vêtement et ne la voyait pas. Elle s’assit sur le bord du lit et, laissant libre cours à un intérêt tout neuf chez elle, découvrit sans honte l’individu maigre et noueux, presque nu, à deux pas devant elle, s’attardant sur la verge en érection frémissant sous ses yeux… À la vérité, Henri apparaissait joliment mais petitement membré. Comment la néophyte eût-elle pu juger des dispositions à l’amour de cet homme qui allait la prendre ? 

Le rouge ne quitta pas les joues d’Hélène. Un sourire heureux et attendri gagna bientôt son visage tandis qu’elle scrutait le pénis turgescent et les deux testicules couverts de poils dorés de son maladroit compagnon, longtemps aux prises avec son col retors. La tige dressée tendait quelque peu vers la droite et il vint à la jeune femme énamourée l’idée insolite de la prendre dans ses mains et de la redresser à la verticale. Elle toucherait ainsi cette colonnette charnue qui – comment le cacher ? – l’émouvait. Et pourquoi ne l’embrasserait-elle pas gentiment voire passionnément si l’occasion devait survenir ? De telles hardiesses pouvaient-elles se concevoir entre amants ? Elle n’en avait aucune idée et se garda, bien sûr, de céder à fantaisies aussi douteuses. Dans l’immédiat, elle choisit de s’étendre sur le côté, appuyée sur un coude, le regard aimanté par le sexe mâle, indolente, sublimement attirante, les longues volutes de ses cheveux tombant sur ses épaules et striant de mèches blondes la chair rose de ses seins aux mamelons dressés. 

Ses doutes des minutes précédentes s’estompèrent devant l’évidence : leurs deux corps nus si proches et si avides de plaisir allaient s’unir et les rendre heureux. Fière à l’idée d’être désirable, impatiente à celle d’accueillir en elle la chair vive de son amant, elle ouvrit lentement le compas de ses jambes. Quand enfin, en jurant, Henri se libéra de sa chemise et lui fit face, il la découvrit lumineuse, sans défense, un sourire énigmatique aux lèvres, le sexe offert. Cette femme si longtemps intouchable allait consentir à tout ce qu’il lui demanderait. Il en frémit d’une incontrôlable fébrilité.

Constatant qu’elle le regardait sans gêne et comme s’il se sentait embarrassé par sa propre nudité, il se précipita sur elle et la renversa sur le dos de tout son poids, fripant sous eux la cretonne aux reflets dorés. D’une main brusque, il lui écarta les genoux tandis que de l’autre il lui entourait les épaules d’un mouvement aussi brouillon que possessif. Le ventre d’Hélène était à ce point prêt à le recevoir qu’elle sentit à peine sa puissance virile tandis qu’il la pénétrait, bredouillant bruyamment dans son oreille : « Enfin je t’ai, Hélène, tu es mienne ! ». Il ne la regardait pas. Elle sentait son haleine embrasée, revoyait la face ardente qu’il avait parfois quand il la scrutait en la désirant et qui l’effrayait. À quoi pouvait-il ressembler maintenant qu’il la possédait toute ? Clouée sous lui, passive, ne sachant trop que faire pour tirer quelque satisfaction personnelle de leurs ébats, elle se surprit à détailler la veilleuse de cristal suspendue au plafond au-dessus du lit par des chaînes dorées. 

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Une minute passa. Un peu moins, un peu plus ? Il bondit hors d’elle comme un cavalier sauterait de sa monture au galop et tomba sur les genoux à côté du lit. Pour la première fois de sa vie, Hélène vit un homme éjaculer. La semence sortait à longs traits de sa verge tumescente que de sa main droite il maniait pour maximiser son plaisir. Il avait les yeux fermés, les traits révulsés, dodelinait de la tête et grognait comme s’il eût été seul dans cette chambre. Elle détourna le regard. La jouissance solitaire du docteur l’intéressait, certes, mais pas plus que cela. Elle revoyait feu son mari, Charles, haletant dans sa chemise de nuit sur le bord de leur couche… Rien de bien excitant pour elle.

Il la laissa un moment pour aller dans la pièce attenante où elle comprit qu’il procédait à quelque ablution. Quand il revint s’étendre au flanc d’Hélène, son sexe se gonflait encore d’une demi-érection. Elle aurait été bien en peine de dire dans quel état de prédisposition à l’amour était désormais le sien, mais elle ressentait de façon vive le besoin de vraies caresses amoureuses et savait que son corps y répondrait. Henri lui parlait maintenant tout bas à l’oreille comme si on eût pu les entendre. Elle tourna la tête vers lui, les yeux dans ses yeux, les lèvres près des siennes qu’elle eût aimé baiser… Mais il parlait et s’enflammait en parlant et elle hésitait à l’interrompre.

— Si tu savais comme je t’aime, Hélène. Tu dois m’excuser pour cette rapidité avec laquelle j’ai joui.

Elle lui sourit. Qu’il comprenne que la chose était sans grande importance pour elle. Ils avaient l’après-midi devant eux.

— Vois-tu, poursuivait-il sur le même ton passionné, j’aurais aimé venir en toi, mais il faut être responsable. Je suis médecin et j’avais omis de te demander où tu en es dans tes périodes. J’ai craint…

Elle le fit taire de l’index appuyé sur sa bouche, s’abstenant de lui répondre. Lui tendant cette fois sans équivoque ses lèvres, elle jugea qu’il comprendrait qu’il avait les coudées franches. Saisit-il le message, où ne vit-il devant lui qu’une amante éperdue de volupté en quête d’autres jeux lascifs ? Repensant plus tard à son après-midi de fornication si peu satisfaisante, Hélène conclurait qu’Henri n’avait sans doute pas saisi à ce moment-là ce qu’elle souhaitait qu’il comprît : qu’elle pouvait être à lui sans crainte de procréer. De nature prompte à se culpabiliser, elle prendrait plus que sa part de l’échec de leur communion sexuelle. Eût-elle exprimé clairement sa disponibilité que, songerait-elle des semaines, des mois, des années plus tard, il l’aurait peut-être aimée différemment… et mieux. Elle n’aurait jamais réponse à cette question. 

Il ne l’embrassa pas mais continua de parler, les yeux dans les siens.

— J’attendais depuis si longtemps ces instants. Je ne peux croire en ma chance. Je ne vivrai désormais que pour ces heures de pur bonheur où nous nous retrouverons ainsi tous les deux, toi et moi, seuls à nous aimer. 

Elle ferma les yeux. Il ne lui déplaisait pas de l’écouter mais, à cette minute, Hélène attendait autre chose. Elle gisait dans la position où il l’avait laissée quand il avait joui en solitaire, étendue sur le dos, jambes entrouvertes, plantureuse, libérée, soumise, l’image même d’une sensualité certes plus réservée que licencieuse, mais absolument irrésistible pour tout homme en ce bas monde. Les sens à vif, elle s’offrait tout entière, prête à enfin connaître ces plaisirs que l’on ne partage qu’entre êtres aimés, ces cajoleries, ces étreintes dont elle avait toujours été privée. L’amour physique devait être autre chose que ces quelques ruades que le docteur venait de lui servir. Elle n’était qu’au tout début de son apprentissage de l’érotisme. Sa bouche à un souffle de la sienne, Henri semblait moins en attente qu’elle et balbutiait :

— Il existe maintes façons pour des amants de se donner du plaisir sans risque et nous les essaierons toutes, Hélène. Ô oui, toutes. Comme nous allons être comblés l’un par l’autre. La vie nous le doit, nous avons tant espéré ces instants de félicité.

Aucune raison ni envie de le décourager. La jeune femme acquiesça d’un mouvement de la tête avec ce sourire tranquille qui avait tant séduit le médecin la première nuit où il avait rencontré Hélène au chevet de sa fille malade. Elle poussa ses seins en poire vers la poitrine maigre aux poils pâles clairsemés de son amant. Elle souhaitait désormais qu’il se taise et lui fasse vivre une authentique page d’amour. Comment ? Elle n’en avait aucune idée, ferait ce qu’il lui dirait de faire qui ne saurait être qu’aimable et galant. Il allait reparler. Cette fois, elle lui clôt la bouche d’un tendre baiser. Que pensa-t-il à cette minute ?

Vit-il dans l’initiative d’Hélène hardiesse, provocation et concupiscence quand elle n’y manifestait qu’amitié et tendresse ? L’homme d’ordinaire si digne et grave, le gentilhomme policé dont elle admirait les manières, se sentit-il invité à laisser libre cours à ses instincts les plus triviaux ? Elle le vit s’enflammer et devenir devant elle comme un grand fourneau ardent dégageant une chaleur de brasier qui pour sûr allait la consumer.

D’un vif coup de rein, il se redressa et la retourna sans ménagement sur le ventre. Confiante, docile, elle le laissa la prendre par les hanches et la relever sur les genoux, la tête portant sur les coussins assortis au couvre-lit. Du même mouvement autoritaire qu’elles avaient eu avant leur première union, ses mains fébriles écartèrent les genoux d’Hélène avant de se poser sur sa croupe que, dans cette position, elle exposait dans tout son magnifique épanouissement et sa touchante vulnérabilité. Elle sentait ses longs doigts souples, qu’elle avait tant observés s’activant à d’autres fins, palper, pétrir, envahir ses chairs. Plus de tâtonnements égarés, guidés par le désir. Précises, cruelles, acharnées, les mains du médecin se dirigeaient vers les recoins cachés de l’intimité d’Hélène qu’elles investissaient sans aucune réserve. D’abord surprise par tant de privauté et d’audace, la jeune femme, attentive à la venue de sa propre jouissance, constata bientôt avec ennui qu’elle ne ressentait pas le moindre plaisir à de telles hardies manipulations. 

Henri poursuivant tout son soûl l’envahissement autoritaire et méthodique de ses parties les plus secrètes, elle nourrit bientôt l’impression d’être le terrain d’un jeu qu’elle comprenait mal et dont elle se sentait exclue. Elle ne bougeait pas, lui restant accessible sans aucune retenue, mais sans joie, vaguement inquiète et de plus en plus froide.

— Enfin, je te vois, je te vois toute, délirait l’homme collé à son arrière-train. Ton coccyx, ton anus, ton périnée, ta vulve, ton clitoris, territoires inconnus de moi seul observés. Là tu urines et là tu défèques et tout cela est à moi, à moi. Ô mon Dieu, comment tenir devant pareil spectacle ? Tu es à moi, Hélène, à moi tout entière. Tu n’imagineras jamais la force du désir que j’ai en cet instant de toi.

Haletant, il se coucha sur elle tel un chien sur la lice qu’il féconde. Des deux mains il lui prit la poitrine, s’agrippant aux seins charnus comme un cavalier en plein galop, penché sur l’encolure de son cheval, empoigne les rênes avant de sauter un obstacle. Elle sentait son souffle ardent sur la nuque. Le bout de sa verge durcie évitant le vagin fourrageait dans la toison blonde et fournie, tentant de trouver une autre voie dans la raie culière qui ne lui en offrit pas. Parfois, le vit maladroit changeait d’angle et coulissait entre les fesses d’Hélène, venant cette fois se heurter au bas de l’épine dorsale de la jeune femme. Curieuse gymnastique amoureuse, s’étonnait-elle. Supputant qu’il devait en aller ainsi dans un lit entre deux amants consentants, elle s’offusquait moins des gestes d’Henri, que de réaliser qu’elle continuait de n’éprouver aucune satisfaction à les subir. Analysant sans passion ce qu’ils vivaient ensemble, elle comprenait que cet homme ne se souciait aucunement de son plaisir à elle et que, seul en chemin, il s’en allait égoïstement vers sa seconde jouissance. 

De la même main impérieuse et brusque, il lui fit bientôt resserrer les genoux et glissa son membre entre les cuisses fermes et rondes d’Hélène, entreprenant d’y aller et venir en couinant son bonheur. C’est elle qui se dégagea de l’étreinte en bondissant en avant quand, à l’accélération de ses plaintes, elle comprit qu’il allait de nouveau éjaculer.

Elle roula sur le côté sans le regarder. Elle se sentait de plus en plus étrangère à ce qui se déroulait dans cette chambre conçue pour le plaisir où elle ne trouvait pas ses aises. Elle regardait les murs tendus d’une cretonne rose à médaillons Louis XV, avec des Amours joufflus s’ébattant parmi des guirlandes de fleurs. L’homme jouissant sur le plancher à ses côtés avait pendant plus d’une année appris intensément son visage, la fixant et la fixant encore chaque fois que la vie les mettait l’un en face de l’autre. C’est bien la même ardente curiosité qui venait de l’animer alors qu’il se damnait à posséder des yeux sa croupe, ses seins, son ventre, ses orifices. Moins qu’une découverte, c’est une appropriation du corps d’Hélène qu’il venait de mener, la laissant inassouvie, inquiète, flouée, presque meurtrie. La jeune femme sentait qu’elle venait de passer à côté du plaisir. Loin d’en vouloir à son piètre amant, sa nature pondérée, sa générosité, autant que son respect d’autrui, la retenaient d’en faire porter le seul blâme à cet homme qu’elle aimait. Elle aurait pu, elle aurait dû, être heureuse tandis qu’il s’escrimait sur elle. Qu’avait-elle fait de non conforme aux us du libertinage qui l’empêchât de jouir comme une autre femme l’aurait sans doute fait au fil de tels ébats ?4

De retour de ses ablutions, il s’assit sur l’immense lit à la hauteur de la poitrine de sa maîtresse. Sa main, cette fois légère vint lui flatter les seins. Il souriait gentiment avec, peut-être estima-t-elle, un soupçon d’empathie voire même de gêne.

— Je suis tellement bien avec toi, Hélène. Tu ne le peux savoir. Sans doute que je ne m’y prends pas très bien pour ces premières étreintes. J’en suis conscient. Il te faut mettre ma hâte à te posséder et ma maladresse en la consommant au compte de la merveilleuse surprise que tu me fais aujourd’hui en te donnant à moi. Je tombe des nues à tes pieds de statue antique. Je suis fou de bonheur. Je ne suis plus le même homme. Je me sens comme un enfant affamé dans une pâtisserie soudain autorisé à se goinfrer de tous les gâteaux devant lui. 

Il ne souriait plus, la regardait intensément, des larmes au bord des yeux, sans doute sincère, évalua-t-elle moins froidement qu’elle l’aurait fait aux minutes précédentes. Sa physionomie à elle restait impassible. Il l’aimait… Eh bien quoi ? Était-ce cela, l’amour ? Lui se sentait si bien. Elle ? Elle n’avait rien vécu dans ses bras qui la transportât au pinacle. Pire, elle commençait à trouver le temps long et, livrée dénudée à ses regards, se sentait malgré elle de plus en plus mal à l’aise en cet état.

— J’ai tant rêvé de ces chers instants que nous vivons ensemble, poursuivait-il en chuchotant. Va, je doutais bien de ne jamais les connaître. Et voilà que toi, mon inaccessible amour, tu es là, toute à moi. Te souvient-il qu’il y a quelques mois de cela tu refusais de relever ta robe sur ton genou souffrant et que tu ne me laissais pas soigner cette entorse ? Madame ma chérie ne voulait pas que son ami médecin vît son mollet galbé. Et te voilà sans aucune retenue, dévêtue, amoureuse et prête à tout dans mes bras. Comment ne pas me sentir le plus choyé des hommes ? J’ai la plus belle femme de Paris, confiante, aimante, voluptueuse juste pour moi. Comment pourrais-je être sage, digne et en plein contrôle de mes gestes ? Es-tu heureuse Hélène, mon amour ?

Elle trouva la question bien saugrenue mais apprécia qu’il semblât se soucier de ses humeurs et la posât. Pouvait-il imaginer qu’elle ait pu éprouver quelque plaisir à cette espèce de chasse aux trésors qu’il avait mené en solitaire sur son corps de femme ? S’attendait-il à ce qu’elle aimât se faire ainsi tripoter d’importance, le cul en évidence, la tête en pénitence ? L’avait-elle déçu en ne lui faisant pas accueil plus enthousiaste ? Elle savait bien au fond d’elle-même qu’elle était loin d’être frigide, mais pourquoi le plaisir venait-il de lui échapper sous l’emprise amoureuse du seul homme qu’elle aimât ?

Elle se tut, ne lui avoua pas son vague à l’âme et trouva même le moyen d’esquisser un sourire ambigu. Se méprit-il une autre fois sur le sens de ce sourire, sa main sur son sein s’appesantit et elle vit bien, mais cette fois sans émotion, que le membre entre ses cuisses minces et velues reprenait de la vigueur. Elle se serait volontiers levée pour se rhabiller, mais une espèce de retenue qu’elle n’eût pu vraiment expliquer l’en empêchait. Chose sûre, ce n’est plus le désir qui la gardait sur ce lit, offerte à la convoitise d’Henri. À peine un reste de curiosité et puis… Et puis elle aimait cet homme et s’avouait incapable de faire un geste qu’il eût pu interpréter comme une condamnation, un rejet, ou le constat de l’échec de leur premier partage amoureux.

Bientôt, il se coucha sur elle, mais cette fois la tête vers les genoux d’Hélène stupéfaite de se trouver brusquement avec le séant nu d’Henri sous son menton à elle. Plus de tremblements de la part de l’homme en rut, mais son halètement incontrôlable qui reprenait alors qu’il dut la forcer un peu pour qu’elle ouvrît à nouveau ses jambes. Vite, toujours tête bêche, il les fit basculer sur le côté et recula légèrement le bassin de telle sorte que son membre se trouva à osciller devant les yeux de la jeune femme. Au même instant, elle sentit sa tête s’insinuer entre ses cuisses qu’elle écarta davantage pour lui faciliter l’accès à ses parties secrètes. Plus curieuse et attentive qu’avide de plaisir, elle attendit des caresses dont il lui arrivait de rêver dans ses rêves les plus licencieux et qu’on ne lui avait jamais prodiguées. 

Elle ne l’eût pas aisément concédé, mais il arrivait qu’Hélène s’adonnât au plaisir solitaire. Elle vivait d’ordinaire calme et reposée, ne souffrant pas des excès de la sève. Reste que les douze années d’un mariage si mal consommé et ses longs mois de veuvage l’avaient amenée, de temps à autre, assez naturellement, à se contenter elle-même. Le constat de ce qu’elle percevait comme une faiblesse coupable la perturbait au point qu’elle ne se confessait jamais de ce péché, aussi grave fût-il. Elle cédait peu à de telles fantaisies, peut-être une fois par mois, certaines nuits où Jeanne, tôt assoupie, elle, ne dormait pas. Mais la fillette, si souvent malade, avait un fort mauvais sommeil, partageait souvent la couche maternelle et se réveillait au moindre bruit ou mouvement près d’elle. Les occasions de solitude nocturne n’abondaient pas. Reste qu’à l’usage, Hélène avait appris à parvenir vite et infailliblement à la jouissance. Et la façon dont s’y prenait bien mal son amant du jour, ses lèvres déposant des bisous sonores et enfantins dans les poils du mont de Vénus, sa bouche ignorant le clitoris, excluait en tout état de cause qu’elle y parvînt.

Mais que pouvait-il bien attendre d’elle avec son instrument tressautant sous son nez ? Elle eut bientôt sa réponse alors qu’il lui prit la main et la guida à lui. Eût-il posé plus tôt ce geste qu’elle aurait sans doute agi différemment et aurait volontiers répondu aux attentes de cet homme qu’elle aimait en risquant quelque caresse improvisée. N’avait-elle souhaité toucher son membre érigé en le découvrant au déshabillage d’Henri ? Peut-être se serait-elle même risquée à baiser le phallus turgescent, l’idée, là encore, lui en était passée en tête. Mais elle n’était plus désormais qu’un pétard mouillé, une cartouche sans poudre. Il lui arriverait longtemps après, à l’heure de masturbations empreintes de nostalgie, de regretter sa froideur de ce jour-là et de s’imaginer maniant et embouchant la colonne de chair de son amant. Cet après-midi-là, elle choisit plutôt de détourner la tête et d’appuyer sans conséquence sa joue sur les testicules qu’Henri lui présentait.

Lui continuait de s’agiter sur son ventre. Elle sentait son souffle dans sa pilosité, ses doigts qui lui malaxaient les fesses, mais pas sa bouche, sa langue, ni ses lèvres. Elle se savait désormais sèche comme laine au grand soleil. Une autre fois son corps réagissait avant son cerveau. Elle le déplorait bien un peu, mais comment y remédier ? Bien sûr, Henri constata son manque d’entrain et parut faire contre mauvaise fortune bon cœur. Il changea de position et s’assit sur le ventre d’Hélène et, le regard fuyant, enfila son engin entre les deux seins qu’il écrasait de son bassin. Cette fois son plaisir fut long à venir. Elle ne l’aida pas. Il ne la caressait plus, ses mains maintenant la pression sur les chairs mammaires emprisonnant son vit. Il finit par s’épancher à nouveau, répandant sa semence collante sur le cou et le menton de sa maîtresse.

Ainsi mouillée de sperme, elle eut prétexte pour se lever et le fit sans attendre qu’il la précédât. Ramassant ses vêtements judicieusement rassemblés en pile, elle le quitta pour procéder à son tour, dans le vestibule, au nettoyage des dégâts. 

Se rhabillant à la hâte dans ses vêtements toujours humides, les cheveux ébouriffés, la mine triste, elle se sentit seule dans cette garçonnière minable et abêtissante aux allures soudain de piège. Et pourtant, et pourtant… Elle aimait toujours Henri pour l’ami fidèle qu’il était, et l’amant aguerri qu’il serait peut-être un jour. Elle savait qu’elle aurait pu être heureuse et épanouie dans ce lit d’amour où elle avait tant à découvrir. Elle n’avait pas joui, l’avidité impatiente et brouillonne du docteur à la posséder l’avait déçue et chagrinée, mais le mal ne lui semblait pas irrémédiable. Tout ne lui avait pas été complètement désagréable dans les hardiesses que son amant venait de se permettre sur son corps. Retenterait-elle la chance de se donner à Henri et d’en jouir à son tour ? Peut-être, mais pour aujourd’hui, occasion manquée, elle ne reviendrait pas dans cette chambre où l’homme de sa vie se rhabillait. 

Reprise du texte original à la même page : « Elle pensait que jamais ils ne s’étaient moins aimés que ce jour-là. »

Note de l’auteur : Pour ceux (et surtout celles) qui s’étonneraient qu’après sa désillusion nous décrivions une Hélène n’écartant pas la possibilité d’un jour « remettre ça » avec son égoïste d’éjaculateur précoce de médecin, nous ferons remarquer que Zola lui-même nous inspire ici. Aussi déçue soit-elle de sa « baise » ratée, notre statue antique, à l’évidence pas si coincée que cela, cèdera à nouveau aux avances de son toubib en chaleur et lui fixera un autre rendez-vous galant vers la fin du bouquin. Las, ces « mauvaises intentions » précipiteront la mort de sa fillette. Cette nuit d’extase que se promettaient les amants d’un jour n’aura pas lieu et Hélène, pauvre d’elle, renoncera définitivement aux joies de la chair en épousant un vieux barbon inopérant…


1Zola décrit ainsi (pp. 81-82) la sexualité d’Hélène avec son défunt mari : « Charles l’adorait,se mettait par terre, le soir quand elle se couchait, pourbaiser ses pieds nus. Elle souriait, pleine d’amitié, lui reprochant d’être bien enfant. Alors, une vie grise avait recommencé. Pendant douze ans, elle ne se souvenait pasd’une secousse.Elle était très calme et très heureuse, sans une fièvre de la chairni du cœur, enfoncée dans les soucis quotidiens d’un ménage pauvre. Charles baisait toujours ses pieds de marbre, tandis qu’elle se montrait indulgente et maternelle pour lui. Rien de plus. »  On peut comprendre que Jeanne, l’enfant du couple, ne fût pas de la première vigueur… 

2Notre livre de référence est publié aux Presses Sélect limitée, dans la collection « petite bibliothèque Sélect ». 

3Page 359 de notre livre de référence.

4Surces sentiments étonnants d’Hélène qui refuse de condamner le queutard égoïste que se révèle être son amant, on lira les « notes de l’auteur » en fin de chapitre.