Auteur : Denis Diderot
Date : 1748
Inspiration : Allégorie Libertine du XVIIIe siècle
Genre : Pastiche osé
Titre : Un dîner de cons

Présentation du roman libertin

Diderot ! Une des figures les plus admirables du XVIIIe siècle littéraire et scientifique français.  Ami de Voltaire et de Rousseau, proche de grands peintres et de musiciens d’importance de son époque, il laisse dans l’Histoire l’image d’exception d’un philosophe, dramaturge, encyclopédiste, critique, polyglotte, mathématicien, romancier : un personnage assez unique. C’est le prototype de l’Homme des Lumières, l’érudit universel. 

Publié clandestinement alors que cette grosse tête a 35 ans, son premier roman « Les Bijoux indiscrets » est une allégorie libertine où, sous les traits du personnage principal, « le sultan Mangogul du Congo », chacun reconnaît le roi Louis XV, régnant alors comme chacun sait sur la France. 

Mangogul a reçu d’un génie du nom de Cucufa, (« un vieil hypocondriaque » absolument irrésistible de drôlerie) une bague magique donnant le pouvoir à celui qui la porte de faire parler les organes génitaux féminins (les « bijoux » du titre)1

Forçant la confession d’une trentaine de ces bijoux le roman brosse le tableau d’une cour royale complaisante et licencieuse, ou chacun-chacune multiplie les aventures, cocufie d’abondance son (ses) partenaire(s), ment, feint, trompe, se parjure en recherchant gloire, plaisir et richesse.

Le propos est certes osé par nature, mais Diderot (qui fera de la prison et connaîtra l’exil pour des écrits du genre) est fort allusif et sage dans ses descriptions de faits d’alcôve. Il multiplie les doubles-sens et les évocations feutrées pour narrer les situations les plus scabreuses qu’il met en scène. Les bijoux sont empressés et bavards dans la dénonciation qu’ils font des mœurs dissolues de la cour, mais discrets et policés quant à la narration de leurs propres (?) ébats intimes.  

L’occasion était fort tentante de les rendre un peu plus diserts.

Mise en contexte du pastiche

Le sultan Mangogul veut en savoir plus sur la vie sexuelle d’une courtisane de haut rang et d’excellente réputation, la princesse Priclèva, épouse d’un grand Vizir que l’on soupçonne d’impuissance suite à d’horribles blessures de guerre. Compte tenu de l’état du mari, on chuchote à la cour que sa tendre moitié pourrait être encore pucelle, nul ne lui connaissant d’aventures.

Son Hautesse Mangogul n’est pas homme à rester longtemps sans réponse à ses interrogations.

LES BIJOUX INDISCRETS 

 (Avec nos excuses à Denis Diderot)

TROISIÈME ESSAI(bis) DE L’ANNEAU. UN DÎNER DE CONS

Notre ajout, prenant la forme d’un des tableaux imaginés par Diderot, pourrait prétendre (avec outrecuidance) suivre le chapitre VIII de l’ouvrage intitulé : « Troisième essai de l’anneau.  Le petit souper. »

AJOUT

La cour du Congo2 recensait peu de femmes plus jolies que Priclèva et ne pouvait s’enorgueillir d’en compter de plus sages. Le sultan s’en était d’abord réjoui, puis alarmé et finalement entêté, doutant qu’une princesse de sa cour dotée de tant de beauté pût rester longuement prude et vertueuse à Banza. 

Mangogul avait tourné le chaton de sa bague sur elle lors d’une réception chez la grande sultane. La princesse s’entretenait alors avec son digne époux de vizir, corseté du séant jusqu’au cou dans une gaine à lames d’acier spécialement ouvrée pour lui et assurant le maintien droit de son torse. Mangogul, invisible comme à chaque fois qu’il utilisait la bague, s’étonna de n’entendre qu’un tout petit filet de voix murmurant sous les atours de la belle : « Nous n’obéissons qu’à notre maitresse qui nous soigne et nous entretient dans une hygiène émolliente, une autarcie prudente et un confort apaisant. Nous ne savons que bien peu de choses du monde extérieur et peu nous chaut pour l’heure d’en savoir davantage. Nous nous plaisons dans cet état et n’en dirons pas plus. »

Les brèves confidences du noble et discret bijou avaient été émises d’une voix à ce point ténue, que nul ne les entendit, sa maîtresse gênée et rougissante et l’invisible Mangogul mis à part. Le sultan, il est vrai, se tenait juste derrière la belle, assis sur un pouf, à une coudée de l’entre-jambes émetteur.  Déçu par la sobriété et l’hermétisme de la confession, le monarque s’ouvrait le soir même de ses préoccupations de l’heure à sa favorite en suscitant son aide.

Délices de mon âme, je vous saurais gré de vouloir bien organiser demain dans votre palais un petit dîner de femmes où j’aimerais que vous convoquiez cinq de mes sujettes.

Que souhaite au juste Votre Hautesse ? De s’enquérir la belle Mirzoza.

Eh bien que vous receviez Zinéide, Zobadia, Moulis et Conacrice et que ma bague fasse parler leurs bijoux …

Mais ce sont là les femmes les plus licencieuses de votre royaume, ô mon maître.

Je l’entends bien ainsi …

Qu’espérez-vous ce faisant, Seigneur ? Vous griser d’histoires salaces ?

À la vérité, pas du tout, bien que je ne doute pas d’avoir à en entendre.

Vous parlâtes de cinq invitées…

Nous y voilà. La cinquième convive sera la princesse Priclèva.

C’est une jeune femme que j’ai en grande estime, s’étonna la favorite. Elle me manifeste de la confiance et je nourris de tendres sentiments envers elle. Il m’ennuie de poser un geste de nature à la tromper ou la choquer. Qu’espérez-vous d’elle en la joignant à tel concert de femmes dévergondées ?

Comme vous le savez, mon anneau pointant ses quartiers secrets ne m’a rien permis de connaître sur l’épouse et la femme de chair qu’elle est. Pour dire les choses comme je les perçois, le bijou de votre amie m’a semblé fort réservé et taiseux. J’ai espoir qu’en le stimulant par les confidences de bijoux parmi les plus fantasques et lubriques de ma cour, il se dégèle et soit quelque peu plus bavard.

Le lendemain matin, Mirzoza faisait savoir qu’elle avait le projet de changer dans les plus brefs délais tout le mobilier et la literie de ses chambres privées. Elle souhaitait à cet égard l’opinion de femmes de bon conseil et en convoquait cinq pour un souper le soir-même. On ne s’étonna guère dans Banza du choix des quatre premières invitées, connues pour leur grande expérience dans l’usure de divers types de couches. Le choix de la cinquième ne suscita lui non plus pas grande surprise, la classe de Priclèva et son bon goût faisant l’objet de l’admiration générale.  

Ravies d’assister à tel repas d’exception et trop heureuses que la chose fût sue du lot de leurs amies envieuses, les quatre gourgandines acceptèrent d’emblée l’invitation et se présentèrent bien avant l’heure requise aux portes du palais de la favorite.  La timide princesse Priclèva se fit bien un peu tirer l’oreille, mais comment refuser ? Elle vint elle aussi à l’heure dite.

Au moment entendu entre Mirzoza et le sultan, les six femmes ayant longuement parlé matelas, sommiers, nattes, sofas3, coussins, divans, canapés et autres ottomanes, Mangogul, aussi invisible que l’Esprit-Saint des chrétiens, s’immisça dans leur salle à manger et s’approcha de la table où ces dames finissaient leur agape.

Assis par terre derrière Priclèva, il joua du chaton de sa bague vers sa voisine la plus proche, Zinéide : une actrice, issue de la plèbe la plus ordinaire mais se prétendant noble et répondant sans vergogne au surnom de « la baronne ». Cette femme, une quadragénaire encore aguichante, était connue pour être l’une des créatures les moins regardantes du Congo à l’heure de faire le prêt à autrui de ses charmes. Elle se targuait d’aimer la littérature et ses artisans et l’on disait d’elle qu’à son éveil aux choses de l’amour, ses treize ans à peine faits, tous les scribouilleurs et apprentis poètes de Banza n’avaient eu qu’à les solliciter pour bénéficier des faveurs de cette fée précoce. Sa main ainsi faite dans le domaine des lettres, elle se spécialisait depuis la vingtaine dans les hommes de théâtre confirmés de la cour qui, à tour de rôle et selon leur popularité de l’heure se succédaient dans sa couche. À ce jeu, la baronne, une actrice aux talents de scène à la vérité fort minces, n’avait jamais manqué d’occupations professionnelles de toute sa carrière et se voyait conviée à se produire sur toutes les scènes d’importance du royaume. Une compagnie perdait-elle de son lustre, l’auteur la dirigeant tombait-il en disgrâce, tel acteur déplaisait-il à quelque tête couronnée, la faillite en accablait-elle une quatrième, on voyait la baronne changer de troupe, de loge et de théâtre tout en gardant son statut de prima donna, prétendante aux rôles principaux de tous les spectacles théâtraux présentés à Banza.

« Je souffre de surmenage ! Se confia d’emblée son bijou sur le ton essoufflé de ce messager grec qui rendit l’âme dans la plaine de Marathon. J’ai les lèvres à sang, le bouton irrité, le vestibule dilaté et le cul de sac meurtri. J’en arrive au point où je ne jouis plus guère, ce dont ma maîtresse n’a que peu l’air de se soucier, acceptant pour moi n’importe quelle joute quelle que soit l’heure du jour ou de la nuit où je doive entrer en lice et quelles que soient mes humeurs du moment. Le constat m’ennuie, je dirais volontiers qu’il me fait suer ! Euh … En fait, non … Enfin, le terme n’est pas le plus approprié, puisqu’il me faut avouer que je souffre de desséchement dû à l’essoufflement. Que l’on veille bien ici me faire le crédit de reconnaître que j’avais coutume d’aller à la manœuvre halitueux et dispos, ouvert et accueillant. Mais là, depuis ces dernières années, la besogne est si fréquente, que je n’ai plus le temps de m’y préparer, de me mettre dans le coup, si j’ose dire. Je ne peux plus garantir la qualité du séjour à qui entre chez moi, ce qui est navrant pour un bijou de ma qualité avec une réputation à soutenir. Non, cette vie de forçat n’a rien d’une fête. Trop, c’est trop et je sens que je fatigue et flétris et que viendra le temps où l’on me désertera tel un erg aride et inhospitalier. Moi que l’on a tant aimé, il m’arrive de craindre de ne susciter bientôt que mépris ou, pire, indifférence. Je note, du reste, que, ces temps derniers, les amants de ma maîtresse ne m’honorent plus guère de baisers fripons et profonds. Une délicatesse qui me seyait parfaitement et dont je fus maintes fois le bénéficiaire durant les trente dernières années. Eh oui, je fus précoce, le fait est connu. Maintenant, cette aimable attention devient rarissime et la déception m’est d’autant plus difficile à accepter que la baronne, elle, sait donner de sa personne à l’heure de dorloter la plume des poètes. Je sèche tandis qu’elle pompe, ce qui m’apparait parfaitement paradoxal….

À ces mots, Mangogul retourna sa bague, et fit taire le gouffre4. Seule la princesse Priclèva, penchée sur son assiette, semblait indifférente aux confessions du surmené. De moues compatissantes, les autres convives exprimèrent leur solidarité à Zinéide, laquelle, sans afficher la moindre gêne se resservit de loukoums à la rose et aux pistaches. La pause ne dura guère. Impitoyable, le sultan tourna sa bague vers Moulis, une femme au solide embonpoint, qu’on appelait le plus souvent « Madame Moulis », par respect pour son esprit d’entreprise et sa réussite dans les affaires.  

Cette dame avouait cinquante-cinq ans, mais, fabulatrice notoire, pouvait bien en compter dix de plus. Ancienne beauté fatale sinon farouche, elle gérait à sa façon un sous-sol de château dont les anciennes geôles avaient été converties en chambrettes insonores, loin des regards, où les clients les plus tordus pouvait obtenir ce qu’ils souhaitaient de pensionnaires féminines, (voire masculins), toutes entières dévouées à la satisfaction du consommateur. Moulis était une femme plutôt petite qui rehaussait sa taille en arborant une coiffure pyramidale d’un pied cube de volume et des mules en échasse lui ajoutant bien dix pouces. Fardée de poudre de paprika, des faux-cils bleutés, d’énormes mouches sur les joues cachant de vrais boutons d’acné, deux furoncles et trois verrues, elle ressemblait à ces diseuses de bonne aventure zieutant l’avenir dans une boule de cristal.

Je compatis avec mon prédécesseur, abonda le nouveau venu, de la voix parfaitement assurée de celui qui a réussi dans la vie. Il y a lurette que ces messieurs ne me font plus minette à moi non plus et le constat m’apparait déplorable. Il est vrai que j’ai beaucoup été célébré et que l’on s’use à donner sans compter. Ma physionomie, je l’avoue, n’est plus ce qu’elle était. J’ai désormais les lèvres molles et pendantes, mon poil est grisonnant et tombe par touffes, mes moiteurs n’exhalent plus de doux parfums printaniers mais plutôt de rudes effluves de marée basse. Bref, je suis à cet âge où d’autres que moi rêveraient d’une retraite ouatée et paisible. Las, cette sereine équanimité n’est point dans ma nature. Certains naissent (ou deviennent avec l’âge) flegmatiques ou indolents, moi, il m’a toujours fallu être actif et le nombre de mes années n’y change rien. Un bijou né voluptueux se dompte rarement. Cela dit, il convient que je ne me plaigne pas trop à cet égard. Madame Moulis, ma maîtresse, sait s’entourer de jeunes femmes d’une empathie émouvante et d’une efficacité louable à mon endroit. Que je vous raconte : Certaines psychés fixées au mur des chambres où nos pensionnaires reçoivent la clientèle sont en fait des miroirs sans tain. Madame, qui se fait le devoir de garantir la sécurité de ses protégées, s’installe fréquemment à leur endos et ne se prive pas de l’assistance de l’une ou l’autre voire de plusieurs de ses disciples dans son travail de surveillance et d’observation. Il n’est guère de fois où, pendant ou à l’issue de ces spectacles, l’on ne sollicite ma participation. Madame me dévoile alors en écartant tous les obstacles entre le monde et moi et le temps de le dire ces demoiselles, répondant aux vœux de notre maîtresse à tous, me mouillent, me triturent, me lapent et me pénètrent des baisers les plus profonds. Ce que je préfère et de loin – que l’on me permette ici la parenthèse – aux divers fruits ou légumes fusiformes dont il arrive que l’on use à mon abordage. De sales manies de quelque donzelle mal élevée, qui manquent cruellement de chaleur et de moelleux et qui n’ont guère plus d’effet, dans mon intérieur dilaté, qu’un écouvillon de fusil dans le fût d’un canon.  Non, ces jeux-là ne me stimulent plus guère. Ah, parlez-moi de vrais gros braquemarts bandés à point ! Mais depuis les prises de poids de Madame, mon Dieu qu’ils se font rares. Reste que j’ai mes fantaisies et que l’on voit fréquemment à les satisfaire. Voyez, moi, ce que je préfère dans l’amour saphique c’est l’embrassade, l’accolade, l’étreinte intime, le pétulant corps à corps avec un confrère bijou féminin aussi volontaire, lascif et impétueux que je puis encore l’être.  Voilà qui me mène sans coup férir au paroxysme de mes transports jouissifs … »

On n’interrompt pas un con qui parle. Le principe en est admis dans presque toutes les civilisations. Mais que ne peut un monarque ? Le nôtre en avait assez entendu et coupa abruptement le sifflet au bijou de Moulis, ce dont ne sembla pas s’offusquer outre mesure sa maîtresse qui but une solide rasade de vin parfumé à la fleur d’oranger avant d’exhaler un long soupir d’aise en enfonçant sa croupe mafflue dans son fauteuil qui geignit sous le rude assaut.

Mangogul ne cessait d’observer la princesse Priclèva durant les scabreuses péroraisons des bijoux voisins. À de menus détails près que moins observateur que le sultan n’eut sans doute point remarqués, la belle aux yeux baissés semblait écouter sans y prêter grande attention les secrets de ses voisines. Mais il advint qu’elle rosît et soupirât tout doucettement, à certaines des confidences les plus graveleuses entendues à la table. Le monarque invisible put encore l’observer s’agitant sur son siège, fort discrètement il est vrai, comme on le fait quand une fesse vous pique un peu et que l’on n’ose la gratter devant l’assistance. Reste que, de façon générale, la princesse restait sur sa prude réserve. Le maître caché des réjouissances tourna le chaton de sa bague sur la troisième invitée de Mirzoza, la réputée danseuse Conacrice.  

En fait la réputation de cette dame tenait moins à ses talents artistiques de bayadère qu’à la façon dont elle les exerçait : nue, toute nue, entièrement nue, pourvu que ses admirateurs en payassent le prix. Certains comparaient malicieusement ses prestations artistiques à des séances de vulgarisation anatomique dispensées à la faculté de médecine de la rue de la Bûcherie. Elle était très grande pour l’époque mais ne pouvait prétendre être vraiment belle. L’athlétique physique qu’elle offrait si copieusement tenait assez fort de celui de la jument : mollets longs et osseux sous de fortes cuisses, une croupe dodue, ronde et musclée, de grandes dents et des cheveux serrés sur la nuque lui tombant jusqu’aux fesses à la façon de la queue d’un cheval. La carnation de ses chairs périnéales fascinait plus d’un observateur : elles luisaient comme un cuir, curieusement sombres, n’étant pas sans rappeler le tablier d’un forgeron ou la raie culière de gorilles femelles. Son teint mat et la friche abondante qui frisottait sur et sous son mont de Vénus laissaient penser, du reste, qu’elle aurait pu avoir dans les veines du sang de quelque reculée tribu africaine aujourd’hui probablement disparue. Conacrice avait sa salle de spectacle à elle dans une maison de débauche de la capitale spécialisée dans l’accueil des ecclésiastiques, mais se prêtait volontiers à des séances particulières chez de riches amateurs de danse du ventre. Nimbée de la prestance qu’ont les femmes à la trentaine, c’était une créature pleine d’initiatives et de ressources pour survivre et faire sa marque dans le tout-Banza.

« Pour danser, elle danse, je vous prie de me croire, confirma son bijou, d’emblée un bavard au jugement de l’audience. Une artiste d’exception et pas regardante sur le don de soi, en rajoutait-il avec effusion, admirateur à l’évidence enthousiaste de sa patronne. Elle lance ses jambes en l’air, fait la roue, effectue des culbutes arrière, de grands écarts, des arabesques alambiquées mettant en mouvement toutes les chairs de son corps. Il faut la voir !  Dame, on la voit. Hélas ces contorsions ne sont pas sans me malmener. Attention, ne me faites pas dire ce que je ne dis pas. Je reste globalement un bijou choyé et reconnais à ma ballerine qu’elle prend une attention certaine à toujours me bien mettre en valeur. Mais, offert aux regards de tous et tenu au silence, je subis parfois ses chorégraphies à mon corps défendant et d’un cœur circonspect. Ajouterais-je ici que mon bouton d’une turgescence que je crois exceptionnelle – en fait, ma grande fierté – devient chaque fois, si je peux m’exprimer ainsi, le clou du spectacle. Ce qui peut sembler flatteur, certes, mais comporte des risques. Des admirateurs veulent trop souvent y toucher pendant l’exhibition et je ne peux, quand même pas le présenter sous une cloche de verre. J’en peux témoigner, la vie d’artiste n’est pas une sinécure ! M’exécuter avec constance, m’étirer à la limite de la déchirure, m’écarteler comme supplicié sur roue, demande une disponibilité proche de l’abnégation et une énergie de tous les instants à un bijou de mon acabit, d’aussi bonne volonté puissé-je être. Je travaille et peine, n’en doutez pas et mérite la reconnaissance que l’on me manifeste toujours à l’issue des prestations. Je ressors de ces rudes manœuvres le feu aux babines, des crampes aux lèvres et maints tiraillements aigus dans mes quartiers intimes. Dieu en soit béni, ces tourments disparaissent vite. Une fois l’étalage de la marchandise présenté comme il se doit aux acheteurs, ma maitresse a coutume de passer sans délai à la vente proprement dite. Alors on s’occupe de moi et tout un chacun se met en tête de me manifester son admiration. Et là, je vous prie de croire que je suis à la fête et ne m’en lasse jamais. On me flatte, me manipule, m’embrasse, me baise d’abondance et me pourfend jusqu’au plus profond de mes retranchements. Nous y passons des heures, pris par l’un, lavé par ma maîtresse, offert à l’autre, relavé, parfois non, avant qu’un troisième ne s’y aventure, voire un quatrième, c’est selon … Nous ne chômons pas. Tout cela dure, dure encore et me comble. »  

Arrivé à ce point de sa narration, l’exubérant bijou se tut un moment comme pour ménager ses effets. Un ange (?) passa, puis d’un ton coquin, tandis que sa maîtresse baillait de langueur comme lorsque l’on entend une histoire trop souvent racontée, le bavard reprit ses confidences de pipelette.

« Vous avouerais-je ici le faible que j’ai pour les gens d’église qui – le saviez-vous ? – comptent pour une large part dans notre clientèle. Vous comprenez, ces hommes de Dieu-là, pris par leurs saintes activités, n’ont guère le temps de sortir de leurs églises et monastères … Mais quand ils en sortent !!! J’ai pour mon dire que plus ils occupent un rang élevé dans la hiérarchie catholique, plus les prêtres, évêques, cardinaux (- je ne peux me prononcer pour le pape que je n’ai point eu l’honneur de rencontrer -) ont des goûts parfois bizarres et des manies étonnantes. Du reste, s’il pouvait parler, mon voisin d’en dessous aurait lui aussi, beaucoup à narrer sur les curieux et parfois plaisants – pas toujours – travers de ces vénérables tonsurés.  Aimeriez-vous ici quelque détail ? … »

Mangogul n’en souhaitait pas, en avait assez entendu et fit taire la coqueluche de l’épiscopat. Les trois courtisanes ainsi purgées de quelques licencieux souvenirs intimes se détendirent dans leur siège. L’orage était passé et chacune jugeait s’en être à peu près bien tirée. Ces dames se toisaient avec cette espèce de respect spontané qui unit les grands créateurs. Respect souvent teinté, il est vrai, d’envie, de jalousie, et de cette peur typique des surdoués d’avoir à faire face à meilleur que soi. (- Ainsi sont entre eux les académiciens -) Et puis, leur naturel trivial et profiteur reprit le dessus et, comme si rien de grave ou d’important n’avait été dit, elles firent à nouveau honneur aux friandises et aux boissons qu’un duo de jeunes castrats ne cessait de leur servir. Le sultan qui observait la scène d’un œil de dompteur de fauves, nota la nervosité gagnant la quatrième des quatre luronnes. Zobadia se doutait bien que le tour venait à son bijou de prendre sa place dans le concert. Elle en semblait gênée, lançait de fréquents regards curieux dans la pièce comme si elle y cherchait une issue de secours. Il n’y en avait point. 

C’était la plus suave jeune femme qui se pût imaginer. De taille moyenne, fort bien proportionnée, habillée avec recherche, maquillée par un de ces artisans qui transforment en art leur talent à embellir les visages, elle paraissait lisse et parfaite dans tout l’éclat de sa juvénile splendeur. Quelques saisons plus tôt, on l’avait vue arriver à la cour, voilée, pudique et réservée. Avait-elle seize ans ? Nul pour savoir d’où elle venait, mais sa beauté fulgurante lui avait servi d’immédiat passe-partout. Elle portait de riches et magnifiques vêtements, montrant qu’elle était fille de noble famille. Personne ne sut jamais laquelle. Quand elle se promenait en lieu public, elle se présentait avec réserve et grâce sous la surveillance d’une duègne massive, hommasse, à l’œil noir redoutable, ressemblant davantage à un garde du corps qu’à un chaperon. Chacune et chacun voulaient la connaître. Les brahmines les plus en vue rêvaient d’être ses marraines à la cour. Tous les petits-maîtres du palais se couvraient de ridicule en tentant de la conquérir et d’en faire leur maîtresse. Le tendron, à l’évidence nourrissait d’autres dessins.

La route de cette menue déesse avait fini par croiser celle du redoutable Mikopaf, le général en chef des armées congolaises, devant qui elle avait su baisser, (ou lever furtivement), ses voiles. L’aristocratique foudre de guerre avait alors largement entamé sa soixantaine, un âge où souvent l’on est peu plus résistant aux appels de la chair. Il n’attendit pas, cela dit, pour prendre Zobadia sous sa protection, mais, conscient de l’extrême jeunesse de celle qu’il voulait pour maîtresse, il se laissa aisément convaincre d’attendre que la femme-enfant prît quelques mois de maturité, voire une année ou deux, avant de la convier dans sa couche. Sachant fort bien ce qu’elle voulait autant que ce qu’elle ne voulait pas, la belle n’accepta de lui céder qu’en tant qu’épouse. Ce à quoi Mikopaf consentit. Le chef de guerre était fabuleusement riche. Du premier jour où son regard noir de vieux sanglier, croisa les doux yeux de biche de la jeune l’étrangère, il mit aux pieds de l’objet de sa convoitise des richesses immenses, son nom, des lauriers et des titres qui ne le cédaient qu’à ceux des souverains. Et Zobadia prit tout.  

Les plus fins observateurs des us de la cour affirment qu’elle fut ou parut vertueuse avant son mariage et six semaines entières après celui-ci. Las, Mikopaf partit en campagne militaire au Monomotapa et crut bon d’emmener avec lui sa nouvelle épouse. Elle se fit construire pour l’occasion une somptueuse litière aux dimensions d’un vestibule de palace, dotée du plus grand lit qui se pû concevoir et tirée par huit magnifiques chevaux blancs. Zobadia trouva naturellement ses aises dans cette luxueuse chambre à coucher mobile et, faible créature, s’y laissa aller. Stimulée par le piquant de cette situation qui la voyait, seule, entourée des plus beaux hommes armés du pays, elle en perdit la tête et bientôt toute décence.  Son mari occupé des détails immenses de la guerre ne lui accordant que peu d’attention, elle reçut les hommages de tout l’état-major en campagne. On parle ici d’une cinquantaine d’officiers supérieurs qui tous un à un firent leur visite à l’accorte esseulée. D’aucuns de rajouter que de simples hommes de troupe parmi les plus altiers et fringants de la garde personnelle de Mikopaf, furent également admis en audience privée dans l’accueillante berline.

Forcément mis au fait de la situation, Mikopaf, tout pris par les grandes opérations qu’il méditait pour la gloire du Congo, ne parut pas s’en alarmer outre mesure, ce qui ne cessa de surprendre ses proches, l’homme étant réputé pour son tempérament bouillant et ses incontrôlables accès de colère.

Le reste de l’histoire, savait déjà Mangogul, n’allait que confirmer les tendances lourdes du couple en campagne.  Mikopaf assumait paisiblement son état de cocu le plus célèbre et conciliant de Banza, tandis que l’ex-vierge, soucieuse du moral des troupes, accumulait étreintes après étreintes. Qu’allait bien pouvoir révéler son bijou qu’on ne sût déjà ? Blasé, pas plus intéressé que cela par la confession attendue, Mangogul pointa nonchalamment son doigt plié vers la petite fée de ses armées.

« Je me sens un peu gêné dans les circonstances, dit le bijou de Zobadia. Je ne voudrais pas ce soir me voir traité en imposteur. (Ici, une toux légère.) La vie nous amène parfois à vivre de drôles de situations, nous dont la vocation ultime est d’accueillir les hommages masculins en faisant en sorte que leurs auteurs nous quittent comblés par nos faveurs. Euh ! … Comment poursuivre ? » (Ici, d’autres toussotements interrompant le discours.)  

Le quatrième orateur de la soirée avait parlé d’une voix grave, presque mâle et difficilement audible, trahissant peut-être ses origines lointaines dans quelque pays sans influence latine. Si les syllabes en « o » et en « u » semblaient fort bien émises, les autres sortaient plutôt mal, comme si les lèvres du bijou avaient de la difficulté à les articuler.  Et puis ces expectorations bruyantes inquiétaient. Le bijou de Zobadia serait-il malade ? On fut vite rassuré à cet égard.

« Moi, je n’en ai jamais assez, poursuivait-il. Je ne connais pas de limites. Je m’ouvre volontiers à qui se présente à ma porte, mais … euh … comment vous dire …  Eh bien, c’est la porte d’en arrière…  Les initiés sont au courant.  Comprenez-moi, il faut savoir faire preuve d’initiative et d’un sain esprit de collaboration dans certains cas d’espèce.  Pour être la plus féminine des créatures de la cour, ma maîtresse n’a point de bijou comme les femmes en ont toutes. En lieu et place de telle structure d’accueil, la nature l’a équipée d’un charmant petit appendice de chair rose, fort prisé par tous ceux qui ont la chance de le découvrir et de le baiser de mille façons différentes. Dans les circonstances, je crois pouvoir revendiquer à mon propre compte ce statut de « bijou » que je sais mériter par la constance et le talent que je montre à faire de moi un digne suppléant de l’absent. Nos partenaires en amour n’aimant généralement pas laisser leurs hommages partir dans le vent, je me suis, de toujours, senti solidaire dans l’accomplissement de ce qui doit être fait. Et dans cet esprit de coopération, je donne avec cœur de ma personne : je dépanne ma maîtresse, en quelque sorte, et j’en suis fier. »  (Ici, une véritable quinte de toux.) 

Stupéfait par cet aveu mais guère soucieux d’en apprendre plus sur les mœurs du quinteux bijou et celles de l’élite de son armée en campagne, Mangogul allait arrêter l’inconvenant monologue, mais suspendit son geste. La princesse Priclèva s’était levée et, affichant un embarras de circonstance, s’excusait auprès de son hôtesse Mirzoza. Une soudaine bouffée de chaleur accompagnant une légère envie naturelle lui imposaient de devoir un instant s’isoler. Se pressant derrière l’un des deux eunuques de service, elle sortit de la pièce. Le sultan suspecta qu’elle souhaitât ainsi échapper à son tour de passer au confessionnal. Ce en quoi il se trompait. Priclèva avait fort bien entendu son bijou s’exprimer la veille, aussi doucement se fût-il manifesté. Jugeant avoir satisfait à la curiosité du mauvais génie qui depuis quelque temps harcelait la cour, elle se croyait désormais à l’abri de toute nouvelle sollicitation. Non, ce n’était pas la crainte qui poussait la belle à souhaiter un moment de solitude. Qu’importât, Mangogul, contrarié, accepta de mauvaise grâce le délai et, pour passer le temps, laissa encore s’exprimer l’atypique bijou de Zobadia.

« Je me répète, lâchait l’usurpateur dans son irritant sabir, mais je ne suis là que pour dépanner. A-t-on besoin de moi ? J’en suis. Trouve-t-on d’autres façons d’atteindre le bonheur et je me mets en réserve et sais me faire une raison avec l’abnégation d’un martyr. Mais elles sont bien rares ces fois où je ne participe pas à la fête. Quand, posée sur les coudes et les genoux, ma maîtresse expose ce qu’elle a à offrir et me présente aux yeux de ses amants, ils ne sont pas légion ceux qui, conviés à telle fête, refusent l’invitation. (Quatre toussotements en chapelet).  Ce que j’aime c’est … »

Priclèva n’était toujours pas revenue, mais Mangogul, irrité par l’autosatisfaction éhontée affichée par le charlatan, refusa d’en entendre davantage. D’une torsion du chaton de sa bague, il interrompit les rodomontades et les accès de toux du faux bijou de Zobadia laquelle, l’air parfaitement innocent, se pelotonna très fémininement dans son fauteuil, rafraichissant d’un éventail de plumes de paon son visage de poupée au sourire de madone.  

L’heure vint enfin que le maître du jeu attendait. Aussi discrète que sublime d’élégance et de grâce, Priclèva reprit sa place à table. L’invisible sultan toujours assis derrière elle, se rapprocha et, tendant le col à moins d’un pied du séant de la belle, joua de sa bague sur le bas du dossier de son fauteuil.

« Que nous veut-on encore ? Se plaignit bientôt une petite voix. Nous avons déjà tout dit hier et n’avons rien à ajouter ce soir. » Et le bijou se tut.

Il s’était exprimé d’un ton d’enfant à peine audible, haché, mouillé, presque tremblant. Il parlait si bas, que l’on eut pu le croire gêné de succéder aux ténors, grandes gueules et beaux-parleurs qui l’avaient précédé et Mangogul craignit d’avoir pour rien imaginé ce dîner. Le timbre du discret bijou évoquait celui d’un porteur de mauvaises nouvelles se retenant pour ne pas pleurer et s’étouffant dans ses sanglots. Personne au reste de l’entendit à la table où les quatre autres invités de Mirzoza et leur hôtesse conversaient bruyamment. Seule Priclèva rougit, mal à l’aise, mais heureuse de constater que les autres femmes présentes ne lui prêtaient aucune attention. L’invisible Mangogul attendit, mais le bas du siège de la dame restait résolument silencieux. Pas un son sous les jupons. Las, la curiosité du maître était loin d’être satisfaite. Jugeant que la situation méritait son effort particulier, le sultan frotta quelque temps le chaton de sa bague contre sa veste, et l’appliqua, tout brillant et chaud, cette fois directement sur la croupe voisine en passant la main sous un accoudoir du fauteuil. Le contact eut l’effet d’un éperon sur le bijou de Priclèva, lequel mieux instruit de ce qu’on lui demandait, reprit de plus ou moins bonne grâce.

« Vous insistez ? Vous nous martyrisez. Donnez-nous, de grâce, un moment que nous retrouvions nos esprits. »

Ce bijou, de son tout petit filet de voix parlait résolument de lui à la troisième personne, comme un monarque. Cette hautaine distance imposée à qui pourrait prétendre l’ouïr plut à Sa Hautesse qui, las, déplora de ne pas mieux l’entendre et changea de nouveau sa position. Toujours invisible et ce bien heureusement car la posture qu’il adopta alors tenait fort du ridicule, le sultan se mit à quatre pattes sous la table et, profitant de son immatérialité, vint à genoux devant la princesse et ouvrit sa meilleure oreille sous la robe, entre les cuisses légèrement dissociées de la belle. Ainsi en communication on ne peut plus étroite avec le bijou princier, il frotta de nouveau son anneau et, du bout du bras, le présenta directement à celui qu’il souhaitait entendre.

« C’est, bon, c’est bon ! soupira-t-on dans le noir à quelques pouces devant le sultan. Nous voici ! Il convient que l’on sache ici que nous sommes d’une nature délicate. Oui, nous parlons bas car nos réserves d’air sont fort minces et nous perdons facilement le souffle. Notre hymen est toujours à sa place, nous voilant la voix et limitant considérablement la sonorité de notre caisse de résonnance. Pourtant, en ce moment précis, nous aimerions être plus expansif. Nous chanterions si nous savions comment l’on chante. Nous nous sentons en effet de fort bonne humeur. Si le timbre de notre voix vous semble un peu mouillé, c’est que nous sommes en liesse et coulons de bonheur. Notre maîtresse après avoir entendu les témoignages de mes expérimentés confrères a cru bon de nous faire partager son excitation. Elle vient de nous mener à la fête comme elle seule sait le faire. Nous en avons joui quatre fois d’affilée. Vous dirai-je qu’en ce moment même, nous sommes à découvert entre les jambes de notre douce manipulatrice qui a dû enlever la culotte de satin nous abritant d’ordinaire tant nous l’avions trempée à l’écoute des autres bijoux. »

Mangogul qui n’y voyait rien sous les jupes où il écoutait, tendit cette fois le nez en avant et se laissa griser par les effluves musqués exhalés par le giron de la belle. Elle bougea quelque peu sur son siège et le sultan, la narine en folie, fut proche de défaillir. Le vierge-bijou se taisait à nouveau au grand dam de notre homme qui se languissait d’en savoir plus. Il continua d’astiquer avec frénésie sa bague d’un mouvement qu’on eût pu croire masturbatoire s’il eut été visible et la réappuya là d’où la voix lui parvenait.

« Vous m’en demandez encore davantage ! Voyons, comment satisfaire votre insatiable curiosité ? … Peut-être nous faut-il souligner que nous sommes reconnaissant à notre tendre patronne de se tant soucier de notre solitude et de quasi quotidiennement voir à la distraire. J’en sais pour dire : « Mais le mari de la princesse n’est-il point là pour y voir ? » Que l’affaire soit entendue. Nous ne connaissons pas le sésame du grand vizir. Certes au soir du mariage de notre chère princesse, il nous fut présenté, mais dans un tel état de faiblesse que nous ne sûmes que faire lui et nous pour converser et avons décidé d’un commun accord, ce soir-là, de cesser toute fréquentation. Nous ne nous voyons désormais que de loin et toujours derrière quelque voile ou tissu bien opaque. De notre côté – et nous en sommes fier – nos seuls contacts avec le monde, nous les avons par les doigts de notre maîtresse. Il n’est guère de jours qui ne les voient venir nous saluer et nous donner du bonheur. Qu’il soit entendu que nous entretenons des relations le plus souvent platoniques avec les pouces et les auriculaires, mais les trois autres ! Quels larrons infatigables, quels plaisants camarades ! Respectueux, par exemple ! Jamais ils ne se permettraient de franchir certaine frontière convenue entre eux et nous. Ma maîtresse impose que l’on garde inexplorée notre petite caverne qu’elle conserve avec soin intacte pour sa vie future de veuve. Obéissants, index, majeurs et annulaires n’y entrent jamais, mais grands dieux ce qu’ils peuvent en entretenir les accès ! »

Et Mangogul jugea qu’il en avait assez entendu. Il tourna le chaton de la bague dans son poing et, coupant là la communication, se redressa et se retira incognito sur la pointe des pieds. Quand à nouveau il se rendit visible en son palais, ses sujets présents s’étonnèrent du grand sourire illuminant son noble visage de façon, à la vérité, assez inhabituelle. Les plus attentifs de ces observateurs crurent aussi constater certaine enflure déformant les chausses de soie du monarque. Il est exact que le grand homme se sentait serein et gaillard, à la vérité fort satisfait de sa veillée. 

Et c’est bien ce soir-là que le sultan Mangogul décida que la princesse Priclèva serait sa prochaine grande favorite, la chanceuse qui, venue l’heure attendue de l’après-vizir, aurait l’inestimable faveur de partager la couche royale.


1Nous ne résistons pas au plaisir de faire figurer ici des brides du dialogue idoine entre le génie et le sultan:«À l’instant il (Cucufa)plongea sa main droite dans une poche profonde, pratiquée sous son aisselle, au côté gauche de sa robe, et en tira avec des images, des grains bénits, de petites pagodes de plomb, des bonbonsmoisis, (Ndlr: Nedirait-on pas du Céline ou du F. Dard?)un anneau d’argent, que Mangogul prit d’abord pour une bague de saint Hubert. 
-Vous voyez bien cet anneau, dit-il ausultan ; mettez−le à votre doigt, mon fils. Toutes les femmes sur lesquellesvous en tournerez le chaton, raconteront leurs intrigues à voixhaute, claire et intelligible : mais n’allez pas croire au moins que c’est par la bouche qu’elles parleront. —
-Et par où donc, ventre−saint−gris ! s’écria Mangogul, parleront−elles donc?
-Par la partie la plus franche qui soit en elles, et la mieux instruite des choses que vous désirez savoir, dit Cucufa, par leurs bijoux.» 

2Ce n’est, bien sûr, pas la courde France que Diderot se hasarde à brocarder de front.  Il décrit celle d’unlointain pays africain, le Congo, (capitale Banza), comme aujourd’hui on choisirait de situer une fiction de mœurs dans une autre planète … 

3Sopha: orthographe de l’époque pour sofa, un meuble qui n’existait alors qu’en Orient 

4Le choix du vocable «gouffre» est de maître Diderot lui-même.