Auteur : Honoré de Balzac
Date : 1835
Inspiration : Cougar à l’oeuvre
Genre : Pastiche osé
Titre : Le dépucelage de Félix De Vandenesse

Mise en contexte du pastiche 

L’histoire est narrée au « je » par son principal protagoniste, Félix de Vandenesse qui, devenu adulte, conte ses souvenirs à une dame de bien, la comtesse Natalie de Manerville dont il souhaite faire la conquête.  À vingt-quatre ans, jeune homme délicat, sensible et fort beau, Félix ne sait rien de l’amour physique. Il est l’amoureux romantique et transi d’une femme inaccessible de quelques années son aînée, Henriette de Mortsauf, épouse fidèle, mère de famille irréprochable, catholique d’une religiosité paralysante.  Tout le monde s’arrache le bel éphèbe dans le Paris de 1818 où le piston d’Henriette a fait nommer le jeune prodige au poste en vue de maître des requêtes de Louis XVIII et secrétaire particulier du roi. On est aux trois quarts du roman. Félix est « dragué » par la marquise Dudley, qui part résolument à la conquête de la virginité de ce morceau de choix. Belle à damner, maîtresse de ses passions, prodigue de son corps, cette aristocrate anglaise est décrite par Balzac comme l’une des plus libidineuses coureuses de braguettes de la littérature (tous pays et époques confondus). Un véritable défi à l’imagination du pasticheur de pages osées…

Il est grisant de pouvoir tout dire à qui peut tout entendre.

Frédéric Dard

LE LYS DANS LA VALLÉE

(Avec nos excuses à Honoré de Balzac)

LE DÉPUCELAGE DE FÉLIX DE VANDENESSE

Abandon du texte original à : « Elle gagna mon valet de chambre, et après une soirée où elle s’était montrée si belle qu’elle était sûre d’avoir excité mes désirs, je la trouvai chez moi1. »

AJOUT

Ici, ma chère Natalie, je me dois d’attirer ton attention sur le caractère licencieux et choquant des propos que je vais te tenir maintenant. Laisse-moi solliciter ton indulgence particulière sur cette partie de mes confidences qu’il me coûte fort de t’écrire et que j’ai longtemps hésité à te faire connaître. J’ai dû pour y procéder fouler aux pieds des répugnances secrètes et défendues ensevelies au plus creux de mon âme. Je vais remonter à la surface la plus fangeuse de l’étang de mes souvenirs des ombres, des fulgurances et des images de mes premières amours qui, pour avoir coulé pures et éthérées avec la comtesse de Mortsauf, bouillonnèrent, scabreuses et luxurieuses, avec la marquise Dudley. Le souci d’exactitude qui m’anime aujourd’hui m’oblige à te prévenir que ces bribes de mon passé témoignent d’une période folle où mon âme si peu audacieuse fut emportée par une frénésie qui me fit perdre toute ma naïveté et mes candeurs d’adolescence. Ce que je vais te conter ici ne relate autre chose que la fin de ma jeunesse, la mise en pièces de l’armure qui protégeait ma sérénité virginale et la destruction pierre à pierre des fortifications que j’avais édifiées autour de mon cœur plein de vouloirs jusqu’alors retenus. Tu me demandes de ne rien te cacher, souhaite tout savoir de mon passé amoureux, ne m’en veux pas de te tout dire, même l’indicible, et l’indigne. Suis-moi sur ce chemin sauvage et plein d’étonnements qui, en une nuit, me fit découvrir un autre monde où j’entrai, certes libre et volontaire, mais déjà nostalgique et contrit, conscient de ma trop facile abdication, hanté par ce que je débâtissais et les ruines que j’allais laisser derrière moi. Et que ma confession sincère et exhaustive puisse redoubler en ton âme attentive l’intérêt que tu as la bonté de me porter. 

Belle comme une cathédrale, nue comme la Vénus au bain de François Boucher, somptueuse dans sa désinvolture, la marquise feignait l’assoupissement en m’attendant, étendue dans le plus total abandon sur mon grand lit à baldaquin couvert d’une indienne à personnages représentant une scène de chasse à courre en pays mauresque. Couchée de tout son long, elle respirait fort comme une dormeuse au plus profond de son sommeil, mais un certain frémissement derrière ses paupières closes autant que le léger sourire narquois errant sur ses lèvres trahissaient la fausse quiétude de son visage moins gracieux qu’attirant, d’une beauté plus brute que classique, plus ensorcelante qu’avenante. 

J’arrivais vers minuit dans mes appartements, harassé par une éprouvante journée de labeur au service de sa majesté et lassé par une longue et frustrante soirée mondaine dans un des salons les plus en vue du quartier des Tuileries où, parmi une assemblée de Parisiens parvenus, bruyants et vaniteux j’avais eu la conscience aigüe de perdre mon temps. Les seuls moments agréables de la veillée, je les devais à lady Arabelle Dudley, dont je n’ignorais pas l’intérêt souventes fois renouvelé à mon endroit durant les semaines précédentes. Cette marquise anglaise, l’une des reines du tout-Paris de l’époque, savait ma profonde passion pour la comtesse de Mortsauf et n’ignorait pas que l’absence de toute consommation de cet amour me laissait vierge à vingt-quatre ans passés. Cette fidélité fut le lustre qui me valut je crois son attention. Aussitôt qu’elle connût mon histoire, elle ne m’accueillit plus qu’avec des œillades affriolantes comme les Andalouses à demi cachées derrière leur éventail bariolé en décochent, dit-on, à leurs amants gitans. Elle se mit en quête de me séduire, me posséder et me faire perdre ce qui me distinguait parmi la cohorte de ses soupirants : ma pureté. Ma résistance aiguisa sa passion. Plus je les écartais et plus elle me pourchassait de ses assiduités. 

Moins enclin ce soir-là à l’éviter, j’avais conversé aimablement avec elle jusqu’à ce qu’un des invités, un jeune artiste polonais à l’époque bien inconnu de tous que l’on nous présenta sous le nom de Frédéric Chopin, se mît au piano et entamât avec une virtuosité stupéfiante une valse joyeuse et entraînante. Un silence attentif et émerveillé gagna de suite la grande salle de réception où l’assistance fit cercle autour de l’instrument et du compositeur au long visage fin. Cette passivité seyait mal à lady Dudley qui, après quelques mesures, me prit vivement la main et m’entraîna vers un parquet déserté par les autres convives où nous nous trouvâmes à ouvrir un bal improvisé. D’autres invités ayant vite suivi la contagieuse et joyeuse initiative de ma compagne, nous nous retrouvâmes bientôt, elle et moi, en couple fermé virevoltant corps contre corps au milieu d’un lot tournoyant d’autres danseurs. Chère Natalie, je ne te dissimulerai pas que, si l’Anglaise m’avait ébloui de ses charmes durant le début de cette soirée, je connus à l’occasion de notre valse des sensations d’orgueil et des idées qui me causèrent de violentes palpitations. Ma cavalière, des boutons de rose pourpres dans les cheveux, en robe à la vierge de levantine parme, menait la cadence avec un entrain, une précision dans les mouvements témoignant d’une solide expérience de ces danses modernes où les ventres des valseurs sont en contact étroit. Fraîchement issu de mon paisible et vertueux Val de Loire, je ne possédais certes pas tel savoir-faire et me laissais conduire en calquant du mieux que je le pouvais mes maladroits pas de danse sur ceux de mon initiée partenaire. L’auditoire captivé par la musique céleste du pianiste polonais, nul ne se préoccupait de nous et je réalisai avec un certain embarras que la marquise profitait de ce manque d’attention pour se coller à moi si fort que je sentais toutes ses formes épanouies épouser ma longue et frêle anatomie de l’époque. N’en doute pas Natalie, Arabelle Dudley mouvait dans mes bras un corps athlétique à la fois souple, puissant et majestueusement féminin, pressant sur ma cravate une poitrine dont la fermeté agressive conforta, à mon seul profit, l’impression de vitalité que donnait à tous la vue de son corsage largement échancré sur la creuse vallée séparant, sous un collier de grenat, les deux globes de ses seins généreux. Elle guidait nos tours de valse avec son bassin, poussant en avant son ventre plat et ferme et l’imbriquant dans le mien de façon telle que l’on eût dit que nous ne faisions qu’un seul corps virevoltant sur la piste. Et puisque j’ai décidé de tout te dire, sache que ce traitement délicieux qu’elle me fit subir tandis que ce Chopin y allait de trilles enlevés, presque sataniques, déclencha chez moi le début d’une encombrante et irrépressible réponse à ses provocations. Mon sexe couda bientôt sous ma culotte ajustée de drap clair jusqu’à en déformer la surface du pont boutonné. Je profitai d’un pivot endiablé pour rompre dans l’instant notre danse et m’éloignai de quelques pas tandis que ma vigueur redoublait d’intensité et de volume, prenant sa totale verticalité et forçant sur mon ceinturon d’argent. Un sourire entendu de la part de ma valseuse laissée sur place, puis une expression de surprise amusée éclairant son visage me firent violemment rougir, conscient que ma cavalière avait parfaitement perçu cette manifestation de mon admiration pour elle. Des applaudissements nourris saluèrent la fin de la prestation du virtuose et lady Dudley profita de nouveau de l’inattention générale au couple que nous formions. Aussi entreprenante que perfide, audacieuse que mutine, elle se rapprocha et feignit de perdre un instant l’équilibre pour prendre appui sur moi, dans le but manifeste de constater au toucher de sa main l’état de ma virilité. Je ne savais que faire de mon corps et m’étais empressé vers le buffet pour chercher deux coupes de champagne. D’autres que moi avaient eu cette idée et je dus attendre un peu avant d’être servi. Me retournant les flutes à la main, j’avais été surpris de ne plus la voir. La belle aristocrate anglaise s’était éclipsée. 

Je la retrouvai donc dans la lueur d’un chandelier à trois branches posé sur une table de marbre à la tête de bois ouvragé flanquant ma couche. Elle me prit par totale surprise en m’apparaissant nue, je devrais écrire ici mieux que nue. Seuls ses longs cheveux bruns défaits couvraient comme des lianes étalées çà et là sur une roche sa poitrine émouvante dont les globes pulpeux et d’une rondeur parfaite pointaient leur sombre mamelon au travers de cette jungle. En guise de pagne, elle avait roulé sur son ventre et ses cuisses d’une blancheur ivoirine ma propre chemise de nuit de soie violette que mon valet de chambre glissait, pliée, chaque matin sous mon oreiller de percaline gris argent. Elle s’était allongée au mitan du matelas, le mollet galbé de sa jambe gauche portant sur le châlit de chêne, tandis que son pied droit pointait vers la colonne opposée soutenant le dais de velours du ciel de lit. Plus hardi que ma main, mon regard coula sur ce corps douillettement couché, paisible, inoffensif et pourtant redoutable de promesses ineffables et sublimes. Le mince drapé de soie la coupait, pareil au voile de marbre de la Vénus de Milo, d’une mince ligne aubergine la couvrant de dessous le nombril jusqu’au bas du pubis, rendant son ventre plat et musclé certes invisible à ma vue égarée, mais à l’évidence sans défense et, disons-le, offert. Son parfum capiteux mélangeant des notes de fraise, d’amande et de vanille envahissait la pièce où toute trace olfactive de mes propres lotions s’estompait. D’abord, je frémis à cette agression de mon intimité sensorielle, puis bientôt me mis à trembler sans que je pusse expliquer ce qui pouvait causer le presque claquement de mes dents et les longs frissons tétanisant mes membres. Lady Dudley, trompeuse innocente, me laissa le loisir de la contempler un long moment puis, sans que j’eusse prononcé une seule parole ou esquissé le moindre geste, elle s’étira à la façon tortueuse d’un cobra, levant les bras au ciel avec langueur et relevant un genou de sorte telle que plus rien de sa géographie secrète ne me fût caché. Pour la première fois de ma vie, je découvrais la divine cicatrice féminine et j’en restai, à la vérité, bouleversé. Ce n’est qu’alors qu’elle ouvrit les yeux qu’elle avait verdâtres avec des points dorés et me scruta, sans manifester le moindre embarras à me découvrir la regardant. Désirable à damner, elle me sourit de cette façon qu’ont les grands félins de relever leurs lèvres pourpres sur leurs dents nacrées et leur langue luisante gorgée de sang. J’étais pétrifié, incapable du moindre geste conscient, la bouche ouverte, muet comme le communiant face à l’hostie du prêtre, mes tremblements incontrôlables témoignant seuls de l’effet de l’agression de l’Anglaise nue sur mes sens déboussolés. Parfois ainsi les chiens d’arrêt figés devant leur proie paralysée d’effroi ont-ils de ces tremblements musculaires trahissant leur flegme de statue. Ma timidité, ma gêne, mon manque d’expérience augmentaient les craintes inexpliquées qui s’emparaient de mon jeune cœur. Je ne pouvais parler et c’est Arabelle qui rompit le silence. Je m’attendais à tout d’elle mais certainement pas à qu’elle me dît à cette minute :

— Vous voici donc, my dee, – c’est ainsi, j’aurai l’occasion de te le mentionner parfois dans ce récit, qu’elle affectait le plus souvent de me nommer – Dieu, que vous avez été long. Et dire qu’il va me falloir encore vous attendre : veuillez je vous prie aller faire vos ablutions et qu’elles soient parfaitement attentives et soignées, car je vais ce soir me donner à vous et l’amour que j’entends vous faire connaître exige des amants une propreté de loutres nordiques. Vous êtes néophyte à ce que je sais dans l’art de rendre une femme épanouie et heureuse sous votre empire, n’oubliez jamais cette première règle que j’impose à ceux qui me désirent, à ceux à qui je cède : Ne venez à moi que le cul et la queue propres, je me charge du reste.

Elle avait dit « cul » et « queue » de sa voix aristocratique à l’accent raffiné, comme si ces mots grossiers ne fussent ceux que glapissent les garces des faubourgs haranguant leurs clients aux portes des bordels. Cette femme vous agressait des termes les plus vulgaires qui, sortis de sa bouche, semblaient d’un coup virginisés, civilisés, comme s’ils venaient d’acquérir je ne sais quelle noblesse reconnue des encyclopédistes. Je rougis comme un enfant pris en faute, et, d’une voix chevrotante de vieillard, je répondis par un vague acquiescement accompagné d’un sourire gêné avant d’obtempérer à ses ordres comme l’esclave devant le dogue ou le fouet de son maître. Je disparus le temps requis pour obéir à ses vœux dans mon cabinet de toilette. Je revins vêtu d’une robe de chambre de satin mordoré boutonnée des genoux jusqu’au col, propre comme un napoléon d’or tout neuf, le cheveu peigné, les aisselles parfumées, toutes les parties de mon corps rougies d’avoir été dument frictionnées. J’aurais juré qu’elle n’avait pas bougé d’un seul pouce sur ma couche pendant cette toilette, bien qu’à cette minute elle m’apparût toute nue sans rien pour éviter que mes regards plongeassent au cœur de sa féminité exhibée à ma vue affolée. Dans un accès de gêne pudique, je fis mine d’éteindre le chandelier illuminant la chambre, elle m’en retint par de vives récriminations m’engageant tout au contraire à jouir en pleine lumière du spectacle qu’elle m’offrait. C’est elle – vois, je ne te cache rien Natalie – qui fit tomber le rempart de mon dernier vêtement et me fit choir sur le lit à ses genoux. Avec une espèce de rictus mélangeant grâce, moquerie et provocation, elle écarta largement mes cuisses pour découvrir mon entrejambe et jouir du spectacle de mon bas-ventre tourmenté, sombre et inexploré, noué sous mon sexe en érection. Haletante, elle me prit d’une main aux cheveux tandis que de l’autre elle fourrageait dans sa fourche et je perdis alors le peu qu’il restait de mon pauvre aplomb : je devins sa chose. Que te dire de la suite qui puisse ici être décemment narré ? Répondre à l’esprit de la question serait se taire. Je suis trop engagé dans ma confession, je poursuis, pardonne-moi. 

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L’ayant lorgné à satiété, lady Dudley s’empara de mon sexe gorgé de sang, cessant un moment d’en admirer la vibrante érection. Je le lavais de mes mains quelques minutes plus tôt dans l’intimité de mon cabinet de toilette qu’il grossissait déjà. Peux-tu imaginer ce que les gestes défendus de mon ensorceleuse provoquaient dans ma circulation sanguine ! Je dois ici te mentionner qu’aussi maigre et osseux que je fusse à l’époque, j’avais déjà ce don de la providence de disposer d’un outil d’une longueur, d’une ampleur et d’une vigueur que j’ai des raisons de croire assez exceptionnelles, ce qu’Arabelle, du reste, une experte en ce domaine, me confirma ce soir-là et en de maintes occasions par la suite. Ce ne sont pas là des choses dont un homme d’honneur doit se vanter mais je n’oublie pas que tu me verras, je l’espère, un jour dans ce simple appareil où la nature nous a conçus et il ne m’apparaîtrait pas incongru que tu en fusses avertie. Ajoute à cela l’effet de l’interminable continence que toutes ces années d’amour platonique avaient imposé à mon tempérament. Bref, j’étais dans des dispositions telles que mon initiatrice en parut d’abord impressionnée, puis tout à fait séduite. Joueuse, égoïste, impertinente, elle se saisit de moi comme un enfant attire à lui le jouet qu’il convoite, soit-il la propriété d’un autre de ses camarades. Le désir serpenta dans mes veines comme le signal d’un feu de joie et j’oubliais tout en me donnant sans vergogne à la maîtresse de la situation. C’est elle qui, me prenant au cou aussi sûrement que si j’avais porté un collier de chien ou l’anneau d’un forçat, me fit basculer sur son corps offert en feulant. D’un geste de prédateur, elle planta mon sexe dans son ventre béant et je crois qu’en trois mouvements de nos bassins complices, j’y propulsais ma semence. Avouerais-je ici que mon état d’excitation atteignait de tels sommets que je ne ressentis rien dans cette première étreinte que ma propre jouissance. Les jambes de mon amante étaient à ce point ouvertes que je ne perçus même pas le contact de ses chairs, sinon peut-être le fond à la fois dur et souple de son utérus où mon membre conquérant vint tambouriner en terminant son envahissement du ventre de la soumise.

Lady Dudley ne dit rien devant la brièveté de cet assaut. Couchée sous moi, ses longs cheveux épars sur le couvre-lit, elle me redressa le buste, ses deux mains puissantes repoussant mes maigres épaules et me fixa longuement. Ses yeux verts n’étaient plus que deux fentes luisantes dans son visage transfiguré par le stupre. À mon heureuse surprise, puisqu’en fait, je me sentais assez penaud, supputant, même si je ne connaissais rien aux réalités de l’érotisme, que j’avais pu décevoir par ma rapidité à éjaculer, elle me sourit d’une étrange façon, à la fois enjôleuse et narquoise mais avec amitié, oserais-je écrire ici… amour. Aussi étrange que fût ce regard, je sentis qu’en ce moment il se fondait bien des glaces entre nous. Ce sourire disparut bientôt, remplacé par un de ces rictus qui crispent la face concentrée de ceux qui tentent une manœuvre périlleuse ou difficile. Tortillant du bassin comme un âne couché cherchant la fraîcheur du sable sous ses flancs asséchés, elle entreprit de ficher encore plus profondément mon sexe toujours en érection dans le sien. Alors, elle me lança de ces mots orduriers et terribles qui n’ont que Diable pour confident et qui dégagent de primitives signifiances. Sublime de barbarie et d’impudence assumée, elle m’encouragea à profusion d’obscénités d’une rudesse de salle de garde, me complimenta crument sur ma virilité en courtisane happe-chair et m’abreuva sans répit de maints propos salaces, comme on encourage un cheval à maintenir un train de compétition sur une piste hippique. Elle ne se tut qu’en happant goulument mes lèvres, attirant mon visage sur le sien. Ses dents claquant contre les miennes, elle me dévora à pleine bouche, m’embrassant (peut-on bien parler ici d’embrasser ?) comme jamais je ne l’avais été de ma vie. J’eus l’impression à la fois dérangeante et enivrante que Vénus transformée en harpie me dominait, me possédait, me violait. La langue musculeuse d’Arabelle s’emparait de la mienne, l’affrontait, l’astiquait et se lovait autour d’elle à la façon dont copulent les serpents. Sa bouche triomphante épousait la mienne soumise, passive, envahie jusqu’au palais par sa chair chaude furetant dans les moindres recoins de mon antre dégoulinant de sa salive. Pendant une éternité, soudés ainsi l’un et l’autre par le ventre et les lèvres, nous partageâmes le même air et la même ivresse. Ma tumescence ainsi stimulée s’imbriquait en elle aussi étroitement qu’une clef de voûte entre les deux contres-chefs d’une arche gothique. Bientôt, les deux mains de ma maîtresse s’agrippèrent à mon séant avec dans leur poigne une vigueur d’alpiniste à dire vrai stupéfiante. Sans que je pusse lui résister, elle me retourna comme on renverse un adversaire dans les combats martiaux orientaux. « Toi, tu ne bouges plus », articula-t-elle en cherchant son souffle. Mon sexe rivé au sien comme tenon dans mortaise, je me retrouvais sous elle qui, à califourchon sur mon bassin, entreprit une chevauchée ébouriffée et sauvage. Ses cheveux balayaient l’air, ses seins tressautaient devant mes yeux à chacun des mouvements de son galop effréné. Cette fois, je goûtais d’exquises sensations à l’emprise de son sexe enchâssant le mien. Son ventre m’aspirait et me palpait à la fois, sa matrice me pompant la chair et la moulant aussi intimement dans ses entrailles qu’un bas d’hiver serre une jambe nue. On eût dit qu’elle contrôlait les parois de son vagin, l’écartement de son col utérin et l’élasticité de ses muqueuses pour en faire un fourreau à la fois ferme et moelleux, gainant comme le doigtier de cuir souple d’un calfat la masse de mon phallus. De nouveau, j’éprouvais la moite résistance du fond de son utérus où finit par gicler mon foutre en jets irrépressibles, comme la vapeur sort d’une soupape de purgeur d’un fardier de Monsieur Cugnot.

Les nerfs à vif, mal à l’aise, incertain, je m’alanguis sous elle, sans que mon sexe amoindri sortît tout à fait de son corps. Elle, essoufflée, le feu au joues, l’œil trouble, les seins toujours vibrants, se laissa glisser sur le côté, m’entraînant dans son mouvement. Je la crus fatiguée, c’était mal la connaître. Elle eut de nouveau en me regardant longuement ce sourire ambigu mêlant feu et moquerie. Puis elle sortit de sous le sommier un mouchoir de batiste orné d’une légère broderie avec lequel elle entreprit une hâtive toilette de nos sexes toujours en contact. Le mouvement lui fut vite prétexte à empoigner ma verge que mon jeune sang ne se résolvait pas à quitter tout à fait. Elle eut tôt fait de lui redonner une vitalité qui, à la moue approbative qu’elle me fit, semblait répondre à ses attentes. Et voilà que, dans les instants suivants, elle nous guida de façon telle que rampant sur les avant-bras et les genoux, elle se plaça sous moi à la manière qu’ont les enfants de se mettre à quatre pattes pour jouer à saute-mouton. La comparaison te semblera peut-être hardie, Natalie, en constatant que le divertissement qu’elle avait en tête n’avait rien de gentiment ludique ni d’enfantin. D’un geste leste et précis, elle imbriqua de nouveau mon membre viril en elle et nous nous retrouvâmes l’un sur l’autre, l’un dans l’autre, comme cerf et biche en rut au fond des forêts. Changement de cavalier, pour la première fois de notre nuit, incluant notre langoureuse valse au salon des Tuileries, je me trouvais, pesant sur elle, en contrôle de nos manœuvres et crus bon de prendre sur moi de ralentir la cadence de nos ébats. Sensation toute nouvelle au contact de mon Anglaise, j’assumais ma dominance animale et sus m’y prendre de telle sorte que je retardais le jaillissement de mon plaisir. À l’évidence, Arabelle m’en sut gré. Emprisonnée entre mes cuisses nerveuses, laissant choir son front sur l’indienne du couvre-lit, la bouche dans le moelleux d’un coussin qu’elle allait mordre à le déchirer, cette cavalière émérite devint monture. Elle cambra ses reins, fit saillir sa croupe et força de tous les muscles secrets de son ventre de femme pour élargir à la dilater l’entrée de son vagin afin que mon membre s’insinuât de nouveau au plus profond de ses chairs. Lors, emplie de fond en comble par mon érection, elle ne bougea plus, accompagnant d’un puissant soupir chacune de mes lentes et longues pénétrations. À ce jeu, ma compagne eut largement le temps de chercher et de trouver son plaisir et ne s’en priva pas. Elle exprima sa jouissance en s’égosillant dans un idiome propre à sa région du Lancashire, étonnant sabir dont j’avoue ne pas avoir saisi les nuances, aussi approfondies fussent mes connaissances de la langue de lord Byron. Son extase ainsi bruyamment extériorisée fit éclore en moi des pensées inénarrables qui meublèrent mon imagination, enrichirent mon désir et fortifièrent sans doute mes facultés érectiles et ma résistance à éjaculer. Lady Dudley s’en déclara comblée. 

Six fois de suite nous récidivâmes cette nuit-là, toujours à son initiative et chaque fois mon corps, livré et asservi à la bacchante qui jouait de lui, exulta sans faiblesse avec une folie amoureuse voisine d’une vraie démence. Je te ferai la grâce, chère Natalie, du détail des autres morceaux choisis du concert de nos voluptés dont je garde un souvenir certes souvent coupable, mais je l’avoue encore brulant. Arabelle était insatiable à me couvrir de son corps, abreuvant ses entrailles de ma semence comme une terre sablonneuse jamais assez arrosée. La reine Margot aux mille amants, Messaline l’impératrice scandaleuse, Flora la belle courtisane romaine ne seraient que figurantes à l’olympe du stupre en comparaison de mon amante anglaise. Cette femme de nature plus voluptueuse que tendre, plus impérieuse et dominante que docile ou complaisante révélait des ressources d’imagination, de savoir-faire et d’audace incroyables dans l’art de posséder un homme et de se faire posséder par lui. Elle contentait les instincts, les organes, les appétits et les vices de la matière subtile dont nous sommes faits. Elle aimait avec ivresse et valait tout un sérail. Ces plaisirs pervers méritaient-ils condamnation ou non ? Je connaitrai plus tard – j’en connais encore de nos jours – de longues nuits d’insomniaque à me poser la question sans aboutir à réponse qui me satisfît. Même aujourd’hui, je ne saurais me prononcer à cet égard. Il est des étapes dans l’existence d’un jeune homme qui s’éveille aux voluptés où tout semble sapide et frais. Ma virilité poussait tardivement ses verts rameaux et j’aimais l’ivresse qui me gagnait à voir mes instincts libérés… Vient un jour où l’on croit aimer, où l’on oublie, rit et jouit sans penser ou craindre. On doute et on pleure le lendemain. J’en étais à ce temps-là de ma vie. 

En t’écrivant ce soir, je m’émeus, n’en doute pas, en me remémorant l’amante débridée qui me dépucela cette nuit-là et les multiples manières qu’elle eut de s’offrir à moi. Craignant de te lasser ou de t’indigner, j’arrive à la fin de l’évocation que j’entends te narrer de cette première nuit et pourtant j’en garde tant d’autres souvenirs. Des images me reviennent en tête. Tiens, Je revois Arabelle en furieuse extase, à califourchon sur mes cuisses, moi en posture de Bouddha, elle plantée sur mon ventre, ses mollets sur mes épaules, nos sexes emboîtés comme les pièces réunies d’un bilboquet, son dos renversé sur mes genoux, sa main triturant la commissure de ses grandes lèvres enflammées et distendues, ses yeux fixés sans ciller dans les miens. Elle jouit tellement cette fois-là qu’elle en pleura à gros sanglots au moment sublime où tout son corps frémit, s’abattant sur moi comme une vague énorme déferle, éclate et se brise sur un rocher marin. Plus tard nous nous coucherons, en chiens de fusil, moi derrière elle mordant la chair de sa nuque, mon organe fiché comme un pieu, empalé au plus creux de ses entrailles, nos jambes liées comme roseaux, son dos encastré dans mon giron, ses fesses musclées de cavalière tressautant contre mon ventre dans une quête acharnée et houleuse de jouissance. J’ai souvenir encore de la dernière et interminable étreinte que nous menâmes à son terme comme deux vieux amants, moi sur elle, mais cette fois, selon ses mots, « à la paresseuse » sans autre volonté que la recherche obstinée d’un dernier plaisir aussi long à venir fût-il pour nos chairs épuisées, goûtant une à une les sensations générées par nos corps alanguis, enfin presque assouvis. Dans un merveilleux engourdissement, nous nous endormîmes dans les bras l’un de l’autre alors que les premières lueurs de l’aube éclairaient de flammes fauve le ciel parisien. Alors et alors seulement ma compagne se tut. Elle avait maintes fois touché au pinacle, atteint l’acmé de sa capacité de jouissance et ses cris et ses plaintes en avaient grandement pris à témoin le voisinage. J’ai souvent craint que ne fussions point les seuls, cette nuit-là, à renoncer au somme il dans le Marais parisien. 

Reprise du texte original à : « Cet éclat retentit dans l’Angleterre, et son aristocratie se consterna comme le ciel à la chute de son plus bel ange… »


1Page 95 de la version PDF de Le Lys dans la vallée (www.ebooksgratuits.com/ebooksfrance/balzac_le_lys_dans_la_vallee.pdf